Opinions Voilà pourquoi ses ambitions en termes de mobilité ne seront pas réalisées. A moins de changer la gouvernance. Une opinion de Cathy Macharis et Geert te Boveldt, p rofesseurs, groupe de recherche MOBI à la VUB spécialisé en mobilité durable, véhicules électriques et logistique.

Transformer les autoroutes en parkways, créer de nouvelles liaisons de tram, métro et trains. Implémenter 25 000 places sur des parkings de dissuasion. 40 kilomètres de piétonnier. Les navetteurs prendront désormais l’autoroute cyclable. Voici les nombreuses injonctions en vigueur. C’est clair : Bruxelles joue désormais la carte de durabilité. Son Plan régional de Développement durable, le programme pour le futur développement de notre ville, est riche en projets ambitieux concernant la mobilité. Sauf que : il ne seront jamais réalisés. A moins que nos institutions changent drastiquement leurs méthodes.

Une piste cyclable, un travail de titan

La plupart des plans du PRDD sont sur la table depuis des années. Les cyniques se demanderont comment ces ambitions pourront être réalisées si déjà le réaménagement d’une seule rue ou place traîne pendant des années voire des décennies (avenue du Port, Porte de Ninove, Rogier, Schuman,…). Une piste cyclable correcte est déjà un travail de titan. Les dossiers avancent très, très lentement. On ne tranche pas, ou rarement. Mais avec la structure institutionnelle, ce n’est qu’une conséquence logique. Pourquoi ?

Traverser les frontières

Les navetteurs traversent les frontières. La politique doit suivre. Institutionnellement, Bruxelles est à la fois une mosaïque et un plat de lasagnes. Quasiment toutes les infrastructures d’envergure traversent des frontières administratives, soit entre communes, soit entre régions. La construction des voiries, pistes ou rails nécessite une collaboration entre gouvernements de plusieurs niveaux institutionnels.

Cette collaboration est problématique. Les coûts et bénéfices d’une infrastructure ne sont jamais distribués de manière égale sur le territoire. Une gare à proximité est perçue comme une bonne idée mais personne ne veut de chemin de fer dans son jardin. Chaque décision a des gagnants et des perdants. Si l’on veut avancer, il faut que certains fassent des sacrifices. Ensuite, le gouvernement doit offrir des compensations à ceux qui perdent.

Une coopération irrationnelle

La structure actuelle rend la coopération irrationnelle. Un seul activiste ne bloque pas facilement une décision. Mais les communes ou les régions qui se trouvent désavantagées le font avec aisance. Logique : c’est leur mission de défendre les intérêts de leur territoire et de leurs citoyens. Les citoyens au-delà des frontières administratives ne sont pas pertinents pour eux.

Les problématiques transfrontalières deviennent des querelles communautaires. Pour choisir les couloirs aériens vers Zaventem, ni Bruxelles, ni la Flandre n’ont intérêt à faire que leurs citoyens supportent le bruit. Quant au RER, chaque région veut un maximum de stations sur son territoire et un minimum chez l’autre.

Par conséquent, les décisions se font attendre ou elles dégénèrent en des compromis tièdes qui ne conviennent à personne. Des bonnes décisions demandent une quantité déraisonnable de bonne volonté de la part d’un des partis négociants. Pas étonnant que cela prenne autant de temps.

Des plans sans décisions

Les institutions flairent la résistance et adaptent leur stratégie. Elles gardent les décisions en interne le plus longtemps possible en élaborant leurs plans de plus en plus en détail. Ce n’est qu’après qu’elles entrent en négociation avec les autres institutions, citoyens et entreprises.

Cette méthode mène à la non-prise de décisions, et de surcroît elle crée de fausses espérances. Les plans montrés aux citoyens mettent en valeur l’ambition de certains politiques mais leur mise en œuvre est incertaine, sachant que les autres partis n’ont pas été consultés. L’élaboration des plans prend beaucoup de temps et coûte très cher. Les bureaux d’études et architectes s’en réjouissent.

A contrario, pour le piétonnier bruxellois, le bourgmestre Yvan Mayeur a utilisé une autre stratégie. Lui, il tranchait vite, sans négociations approfondies ou plans élaborés. Dire qu’il s’est fait critiquer pour cela est un euphémisme.

En élaborant les plans, les institutions oublient une chose systématiquement. Les plans nécessitent le soutien des citoyens, des entreprises, mais surtout d’autres institutions. Tous avec leurs propres agendas et leurs propres intérêts parfois divergents. Sauf que l’on tient compte de ces partis trop tard, dans le meilleur des cas, ou pas du tout. S’ils ont parfois le droit de donner leur avis, personne ne sait à quoi cela mène.

On doit concéder que ce n’est pas facile avec la "balkanisation" des compétences où chaque décision nécessite un éventail d’acteurs coopératifs. Ceci étant, qu’on le veuille ou non, la réalité prouve que sans leurs soutiens, les plans ne mènent à rien.

Comment faire alors ?

Deux solutions se présentent. Soit une nouvelle réforme d’Etat est implémentée, incluant un nouveau tracé des frontières et un transfert de compétences aux niveaux les plus appropriés. Ce qui est peu réaliste au regard du climat politique actuel.

Soit il s’agit de penser de nouvelles formes de coopération. Des mécanismes existent pour faire cela. Au lieu d’élaborer des plans chacun dans son coin, il s’agirait d’impliquer toute personne nécessaire dans l’élaboration et la mise en œuvre. De développer des rôles précis de chaque acteur. D’accepter que les intérêts puissent diverger tout en cherchant la solution qui bénéficiera au plus grand nombre.

La véritable ambition de la politique est de porter un projet qui dépasse les frontières communautaires. Avec une réflexion transparente et pensant aux intérêts de tous, il se pourrait même que les projets se réalisent et cessent d’être des utopies.


Titre et introduction sont de la rédaction.