Opinions Ne tirez pas sur l'ambulance. Non, nous ne rêvons pas la nuit aux belles occasions que nous aurons de faire souffrir les innocents élèves... Une chronique de Gisèle Verdruye, prof de français dans une école secondaire

Encore une année écoulée ! ? Mais comment se fait-il que l’on soit déjà à la fin de celle-ci alors qu’on a bien en tête la rentrée dont on a l’impression assez claire qu’elle a eu lieu il y a quinze jours à peine, trois semaines maximum ! Et pourtant, la saison des examens est revenue ! C’est comme le Beaujolais nouveau ou le dernier roman d’Amélie Nothomb, cela ne manque pas de répondre à l’appel !

Malgré cette régularité cyclique, la fin de l’année scolaire semble toujours surprendre ceux qui comptaient probablement sur une anomalie spatio-temporelle pour terminer leur chapitre, refaire quelques exercices et expliquer encore une fois telle ou telle démonstration. Mais il faut se rendre à l’évidence : alors qu’en septembre on avait le sentiment que l’on ne tiendrait jamais jusque-là parce que la musique des vagues mêlée au chant des glaçons de l’apéro nous emplissait l’esprit et perturbait notre concentration professionnelle, l’heure des bilans est arrivée ! Parce que oui, il faut le dire, les profs aussi sont mis sur la sellette et priés de présenter des "résultats" !

Les professeurs le savent : c’est toute leur année qui est en jeu. Ont-ils préparé correctement leurs élèves ? La matière est-elle enfin assimilée ? Les différentes évaluations qui se sont succédé ont logiquement permis de baliser les acquis et les éventuelles difficultés restantes. Mais, bien que celles-ci aient été cernées par quelques séances de remédiation bien ciblées, qu’en restera-t-il ?

Il ne suffit pas de se faire confiance. En effet, le professeur est confronté aussi en cette période particulière au risque de se voir remis en cause par la vindicte clientéliste du parent désarçonné par les résultats "aléatoires" de sa progéniture. Dans un réflexe de protection plus ou moins heureux, le parent peut se révéler imperméable aux nuances. On lui a vendu la pédagogie de la réussite, il veut de la réussite ! On lui a annoncé que désormais les savoirs et les compétences s’acquéraient le long d’un degré s’étalant sur deux années, il veut cet étalement ! On lui a affirmé que la matière s’assimilait aisément grâce à des évaluations d’abord formatives (pour du beurre !) et puis certificatives (pour de vrai !), il veut en avoir la preuve ! On l’a bercé de douces illusions quant aux portes qu’allaient ouvrir des évaluations externes comme le désormais célébrissime CE1D, il ne comprend pas pour quelles obscures raisons la réussite à 50 % des compétences minimales (dixit la Ministre) n’a pas transformé son enfant en expert des mathématiques, des sciences ou de la littérature !

Et puisque le produit ne correspond pas à ce qui est écrit sur l’emballage, le parent va réclamer son dû : satisfait ou remboursé ! Constat amer : bien qu’il ne s’agisse pas encore d’une habitude ancrée dans les pratiques, on constate une augmentation significative du nombre de recours introduits par des parents s’opposant aux décisions prises lors des délibérations. Si on ne peut nier que certains de ces recours sont judicieux car destinés à permettre une réorientation avisée de l’enfant dans une autre filière d’enseignement, la plupart d’entre eux sont bien souvent motivés par la seule volonté de manifester un désaccord épidermique avec l’avis des professeurs réunis en conseils de classes.

Nous ne sommes pas des tireurs d’élite fantasmant chaque année sur le nombre de trophées que nous pourrons accrocher à notre tableau de chasse ! Nous ne rêvons pas la nuit aux belles occasions que nous aurons de faire souffrir les innocents élèves que des parents honteusement trompés par le système nous ont aveuglément confiés ! Nous ne nous réjouissons pas quand la question que nous avons patiemment concoctée ne reçoit aucune réponse et que la copie revient aussi virginale que lorsqu’elle a été distribuée ! Notre métier, notre profession (pas juste un travail ou un simple "job" !) consiste à emmener un élève aussi loin que possible, dans la mesure de sa volonté, de ses aptitudes et de ses goûts.