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Le mélange de sang, de sexe et de religion dans le nouveau clip de David Bowie, "The Next Day",a donné la nausée à Youtube qui a décidé d’en interdire l’accès. Quelle est la vraie portée d’une telle censure ? Un tel retrait a-t-il un sens à l’heure où tout circule sur les réseaux sociaux ?

RECTO

Avec le blocage du clip de Bowie par Youtube, on est plutôt dans un excès de zèle pour prévenir des protestations éventuelles. Ici, le mot censure (qui n’a d’ailleurs plus beaucoup de sens à l’époque des réseaux sociaux) me semble tout à fait galvaudé. Même si j’estime pour ma part que des productions artistiques méritent une liberté d’expression complète. François Jongen, professeur de droit des médias à l’UCL.

Après “College Boy” d’Indochine dans le collimateur du CSA en France, Youtube a décidé de retirer le dernier clip de David Bowie, “The Next Day”. On se souvient aussi du retrait récent par Facebook du tableau “L’Origine du monde” de Gustave Courbet. Cette pratique de retrait d’œuvres culturelles est-elle récente ?

Non pas du tout. Il y a eu beaucoup plus de vraies censures dans les siècles précédents que maintenant. Si on regarde l’histoire de l’opéra, par exemple, elle est remplie d’ouvrages qui ont été censurés ou dont il a fallu modifier les livrets ou que les compositeurs ont dû transformer, etc. La grande différence avec le clip de Bowie, c’est qu’à l’époque il s’agissait de censure officielle exercée par l’Etat. Aujourd’hui, les Etats démocratiques n’exercent plus de censure. Ici, ce sont des sociétés privées comme Youtube qui décident de ne pas montrer sur des canaux qui leur appartiennent certains clips, et ce pour des raisons qu’on peut ne pas partager mais qui sont purement privées. Si d’autres veulent montrer la vidéo de Bowie, elles le font.

Justement, l’effet provoqué par un tel retrait n’est-il pas l’inverse de celui escompté, à l’heure des réseaux sociaux ?

Si, et c’est pour cela que ces censures de sociétés privées sont un peu hypocrites. C’est de dire : "Chez moi, je ne veux pas montrer ceci ou cela, mais vous restez libre d’aller le voir à plein d’autres endroits", ce qui, du point de vue de la liberté d’expression, est par ailleurs plutôt une bonne chose.

Comprenez-vous néanmoins le blocage d’une vidéo telle que celle de Bowie ?

Cela me paraît plutôt de l’hypocrisie, une conception particulière du politiquement correct. Il y a des vidéos beaucoup plus choquantes qui ne seront pas censurées sur Youtube parce qu’elles proviennent d’artistes beaucoup moins connus. Ici, le blocage a sans doute été justifié aussi par la notoriété de Bowie qui fait qu’on regarde beaucoup ses vidéos. Du coup, il y a sans doute eu une sorte de peur de déplaire à l’Eglise et, dès lors, une réaction un peu disproportionnée.

Eventuellement causée par une pression du public et de la mentalité bien-pensante américaine ?

On est dans une façon de penser très américaine en effet mais je ne suis pas sûr qu’on puisse parler de pression du public car je n’ai pas connaissance qu’il y ait eu des protestations contre cette vidéo. Selon moi, on est plutôt dans un excès de zèle pour prévenir des protestations éventuelles. J’estime pour ma part que des productions artistiques méritent une liberté d’expression complète.

La censure a-t-elle encore un sens à l’époque des réseaux sociaux ?

Elle n’en a plus beaucoup effectivement. Il y a généralement une pluralité de canaux de diffusion qui fait que ce qu’on bloquerait éventuellement d’un côté arrivera toujours à passer par un autre côté. Surtout compte tenu de la numérisation de tous les produits artistiques, il est tellement facile de reproduire quelque chose et de le communiquer par un autre canal. Mais je répète que le mot censure me semble galvaudé, employé un peu à tort et à travers. Il faut cesser de donner à ces épiphénomènes une importance qu’ils n’ont pas.

Comment comprenez-vous qu’on leur en donne une ?

Les médias donnent à tout ce qui ressemble à la censure un écho énorme et parfois exagéré. Je pense qu’ils ont un peu sacralisé la liberté d’expression comme étant une sorte de valeur absolue à placer au-dessus de toutes les libertés. Et la moindre chose qui peut apparaître comme une atteinte à la liberté d’expression devient une affaire d’Etat. Bien sûr, quand il s’agit de protéger la réputation de personnes, on ne parle pas de censure. Et dans ce cas, la liberté d’expression ne doit évidemment pas être placée au-dessus de tout le reste.

Le droit a-t-il tous les outils nécessaires pour agir en la matière ?

Non, la difficulté pour le juge d’intervenir pour protéger le droit de quelqu’un à sa vie privée contre certaines dérives, de la presse notamment, est un vrai problème.


VERSO

N’appelons pas tout “censure”. Distinguons la censure d’Etat, qui via un politique, interdit des propos, de la censure – “retenue” dira Twitter – exercée par un organisme privé. Cette censure privée est moins attentatoire à la liberté d’expression parce qu’il existe d’autres canaux de diffusion possible : si ce clip ne passe pas sur Youtube, diffusons-le sur Dailymotion. Etienne MONTERO, professeur en droit des technologies de l’information et droit et éthique, université de Namur - doyen de la faculté de droit.

Trop trash, le clip de David Bowie a été censuré par Youtube. En France, le clip d’Indochine évoquant la différence et le harcèlement à l’école est dans le collimateur du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA). Mais aujourd’hui être marqué par la censure n’est-ce pas bénéficier d’un formidable coup de marketing ?

La censure devient improductive et n’est plus la solution. D’abord, c’est la meilleure façon d’attirer l’attention sur une vidéo controversée qui sera vite désirée et disponible sur une autre plateforme d’échange de contenus. Ensuite notre Constitution, article 25, avance que la censure ne peut être établie. Le principe est la liberté d’expression et la censure est difficile à manier. Compétent pour les chaînes de télé, que peut faire un CSA face à un clip diffusé sur Internet ? Ayant dans ses compétences la protection des mineurs et de la dignité humaine, le CSA peut obliger une chaîne de télé de placer telle émission à telle heure tardive ; impossible avec Internet. Si on veut continuer à protéger les enfants et la dignité humaine, il faut imaginer d’autres modes de régulation.

Lesquels ?

Le CSA aimerait étendre ses compétences à Internet mais comment ? Je pense à deux pistes de corégulation. Youtube oblige à s’inscrire sur le réseau pour visionner des vidéos. On peut imaginer que le mode d’inscription (par exemple avec numéro de carte de crédit ou autres) puisse limiter l’accès aux mineurs. Mais le mensonge est toujours possible. Une autre piste est les filtres parentaux. La liberté prime, mais les parents peuvent limiter l’accès à leurs enfants.

Les réseaux sociaux sont-ils de simples fournisseurs d’accès ou des éditeurs et donc avec une responsabilité et donc un pouvoir de censure ?

En général, les réseaux sociaux revendiquent la qualité d’hébergeur (prestataire de services d’hébergement). Selon nos textes découlant d’une directive européenne, les plateformes de partage de contenus (Youtube, Dailymotion ) n’ont pas d’obligation générale de surveillance et donc de responsabilité. Par contre, ils feront d’initiative des contrôles - comme Youtube qui censure le clip de David Bowie - mais pour sauvegarder une image de marque.

Mais qui censure quoi ? N’y a-t-il pas une grande confusion entre la peinture de Courbet “L’Origine du monde” censurée pas Facebook et le gouvernement chinois qui stoppe les opinions dissidentes sur Internet ?

N’appelons pas tout "censure". Distinguons la censure d’Etat, qui via un juge ou un exécutif, interdit des propos. Cette (vraie) censure est interdite pas notre Constitution. Et de l’autre, la censure exercée par un organisme privé, qui visera ici une photo qui ne lui convient pas ; Twitter appelle cela de la "retenue". Cette censure privée est un peu moins attentatoire à la liberté d’expression parce qu’il existe d’autres canaux de diffusion possible : si cette vidéo ne peut pas passer sur Youtube, diffusons-la sur Dailymotion. Ne confondons pas non plus la censure, souvent pour des motifs idéologiques, qui intervient a priori, avec la responsabilité qui intervient a posteriori. Dans ce dernier cas, les propos seront diffusés mais après coup, l’instigateur sera inquiété en justice en engageant sa responsabilité civile ou pénale. Exemple : en matière de propos racistes ou xénophobes, des lois permettent à un juge de condamner des propos a posteriori. Mais c’est plus compliqué pour le clip de David Bowie. Que pourrait-on lui reprocher ? La légèreté ? Le blasphème ?

La censure révèle aussi un attachement à certaines valeurs. N’assiste-t-on pas ici aussi à une américanisation ?

Oui, en la matière l’influence américaine avec son puritanisme s’avère importante. Ces organisations ont souvent leur origine aux Etats-Unis. Avec un paradoxe. Au niveau juridique, à l’abri du Premier amendement de la Constitution américaine, on peut y dire à peu près tout et n’importe quoi, comme des propos négationnistes ou racistes. Mais au niveau citoyen, la population intériorise certaines valeurs qui va la faire réagir négativement face à une photo ou un clip vidéo. En Europe, c’est le contraire : la liberté d’expression est plus encadrée mais l’acceptation du blasphème ou des images légères est plus grande.