A prescrire pour la santé. Sans limites?

Propos recueillis par Thierry Boutte Publié le - Mis à jour le

Opinions

WILLY SZAFRAN

Psychiatre et psychanalyste

Professeur faculté de médecine VUB

Coordinateur du livre «Freud et le rire» (1)

Un mendiant s'approche d'un monsieur bien habillé. Il se plaint: «Je n'ai pas mangé depuis trois jours». Réponse de l'interpellé: «Vraiment? Mais il faut vous forcer, mon vieux!»

Elle est bien bonne n'est-ce pas... sauf pour le mendiant qui, après avoir dégusté, doit sans doute avaler péniblement cette marque d'intérêt, pas ne pas dire d'irrespect.

Mais alors, l'humour, c'est bien ou mal? «C'est en tout cas excellent pour la santé de l'individu, résume Willy Szafran» (1), professeur à la Vrije Universiteit Brussel et chef du service de psychiatrie de l'hôpital Brugman. Oui, l'humour a son utilité: s'affirmer vis-à-vis du monde extérieur, se protéger contre des sentiments (pitié, douleur, attendrissement sur soi-même...) susceptibles de créer une angoisse, mais surtout il libère les pulsions agressives et sexuelles. Heureux les potaches, l'humour s'affiche comme un des traits de civilisation et de sociabilisation. «Il permet, continue le psychiatre, d'exprimer ses pulsions agressives et sexuelles d'une façon «civilisée», sans provoquer de réactions agressives.». Un psychiatre américain, F.J. Prerost est allé plus loin en démontrant l'intrication des pulsions agressives et sexuelles mais surtout que, seul, l'humour sexuel parvient à faire baisser le taux d'agressivité. Que les cours de self défense revoient leur copie et que la gente féminine comprenne dès lors pourquoi l'humour sexuel s'impose comme un esperanto parmi les hommes! Même au village de Madang en Papouasie, on s'est gaussé de la couleur de la cravate offerte par Monica à Bill Clinton. Échappant à la raison, jouant dans l'inconscient, il n'y a donc pas lieu de s'étonner de l'imbrication du rire et de la sexualité. Le psychiatre français Eric Smadja (2) l'inscrit: «le rire est générateur d'un plaisir corporel et archaïque lié à l'emploi de la sphère orale, éminemment érogène».

Contre les tabous

«Bon pour la santé de l'individu (psychothérapique), l'humour l'est tout autant pour la santé de la société», rebondit le docteur Szafran, «dans la mesure où il permet de lutter contre les contraintes sociales avec leur cortège de tabous et de conformismes. C'est un facteur de tolérance tout en étant un indicateur de la capacité de la société à se laisser remettre en question et à évoluer.». Les régimes totalitaires, comprenant bien le danger de l'humour, ont banni ce critère de santé -mais aussi levier, puisqu'il y contribue- de la démocratie. On ne badine pas avec la subversion. Condamné à trois ans de prison ferme pour outrage au roi du Maroc, le journaliste caricaturiste Ali Lamrabet en est un exemple actuel et malheureux (3). Face aux régimes, institutions ou collectivités intolérants, l'humour constitue un anticorps nécessaire, «sociothérapique» précise le docteur Szafran. Dans la Roumanie de Ceaucescu, les humoristes qui s'en prenaient au pouvoir écopaient de six mois de prison. Trois mois pour ceux qui les écoutaient. En URSS comme dans les autres états répressifs, l'autodérision sert de soupape aux tensions internes et, sybilline, dénonce l'intolérance et les aberrations des régimes en place. Ainsi, un récent émigré soviétique qui rencontre des amis à Bruxelles. «Comment est la vie à Moscou?», lui demande-t-on. «Oh, on ne peut pas se plaindre!». «Et comment sont les transports?» «Oh, on ne peut pas se plaindre!» «Mais comment est la nourriture?» «Oh, on ne peut pas se plaindre!» «Mais alors pourquoi as-tu émigré à Bruxelles?» «Oh, parce qu'ici on peut se plaindre...». On le perçoit aisément, si l'humour est un critère de tolérance dans une société, en retour, les formes d'humour sont déterminées par des facteurs sociaux, historiques et culturels. La palme revient bien sûr aux juifs et Anglais.

Des limites?

Facteurs de la santé sociale d'une société et de la santé mentale d'un individu dans la mesure où il libère de façon civilisée ses pulsions sexuelles et agressives (pas de passage à l'acte), l'humour et le rire n'auraient-ils que des vertus? Peut-on rire sans complexe du génocide rwandais, d'un enfant trisomique ou de la plaisanterie genre «Durafour crématoire» ? «La limite est une question éthique», répond Willy Szafran. «Que peut-on se permettre dans une société?. Si on suit la Constitution américaine, la liberté de parole est absolue. Mais quand l'humour devient raciste, jusqu'à quel point doit-on encore l'accepter? Parce que les idées véhiculées par l'humour peuvent contribuer au passage à l'acte chez certains. Voilà pourquoi, dans la crainte d'être agressés, les membres des minorités sont tellement sensibles à mettre des limites à l'humour.»

Guy Bedos, le provocateur, évoque avec sérieux l'amère expérience de son sketch «Vacances à Marrakech». «Certains soirs, explique-t-il, pendant et après le spectacle, j'entendais des rires qui me faisaient mal, genre : «Qu'est-ce tu leur mets aux ratons!» (4). Oui, l'humour peut faire mal. Comme toutes les armes d'ailleurs. Tiens... mais doit-on interdire toutes les armes?

(1) «Freud et le rire», Éd. Métailié, Paris 1994, ouvrage collectif sous la direction de A.W. Szafran et A. Nysenholc.

(2) Auteur de nombreux articles «Fabrication du Rire», «Les Arcanes du Rire», «Le Rire et Les Philosophes», «Un Rire ou des Rires? Ethologie du Rire»... in «La Gazette Medicale».

(3) Voir sur le site de Reporters sans frontières qui le soutient et défend Webhttp://www. rsf. org/

(4) «Je craque», Calmann-Levy, 1976.

© La Libre Belgique 2003

Propos recueillis par Thierry Boutte

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