Opinions

Une opinion de Pascal Warnier, diplômé en sciences de l’éducation et initiateur d’un projet de maraîchage bio en Provence.


Souvenons-nous, le premier scandale alimentaire d’ampleur s’est révélé en 1986 au Royaume-Unis. Il s’agissait du premier cas d’encéphalopathie spongiforme bovine plus communément appelé « maladie de la vache folle ». Plus de 200.000 bovins seront touchés à travers l’Europe. En 1996, les premiers cas de transmission à l’homme par la consommation de viande seront détectés sous la forme de la maladie de Creutzfeldt-Jakob. Première épisode d’une longue série puisque se sont succédés ensuite la contamination à la dioxine des volailles et des œufs en 1999, l’épidémie de grippe aviaire en 2003, le scandale du lait pour bébés contenant de la mélamine en 2008, la viande de cheval présente dans des lasagnes de bœuf en 2013.

Le modèle agro-industriel est à bout de souffle

Les scandales dont il est question ont tous pour origine le modèle agro-industriel que l’on connaît aujourd’hui et dont on sait combien il est nuisible à notre terre, à la santé de ses habitants et si peu respectueux des conditions de « vie » réservées aux animaux. Le 23 août dernier, Ecolo a réclamé - à juste titre - du gouvernement wallon, une batterie de mesures pour amplifier la transition vers un modèle agro-écologique durable c’est-à-dire un modèle de production agricole qui respecte l’environnement car l’agroécologie, au-delà d’un ensemble de techniques agricoles respectueuses de la biodiversité, économes et efficaces, conduit à l’autonomie et privilégie l’économie de proximité (1).

La crise due à l’usage du fipronil dans les élevages de poules pondeuses démontre « une nouvelle fois les problèmes qui découlent d’une trop grande industrialisation de notre alimentation et d’un usage trop répandu des produits chimiques » s’est exclamée la députée Hélène Ryckmans (LLB du 24 août 2017). Alors oui, trois fois oui, il faut d’urgence engager notre région dans une transition vers un modèle agro-écologique durable qui soit respectueux de la santé humaine et des conditions de vie animale. L’humanité, qui vit aujourd’hui majoritairement en ville a perdu tout contact avec la nature et mange désormais pour une grande partie d’entre elle par procuration. Les exhausteurs de goût sont devenus les rois de la saveur et on ne vend plus la qualité d’un produit mais bien son image. Une revue bibliographique internationale indiquait d’ailleurs en 2015 des différences marquantes, considérées comme nutritionnellement bénéfiques (plus de polyphénols, moins de métaux lourds et de résidus de pesticides) dans les productions « bio » par rapport à l’agriculture conventionnelle (INRA). En 2016, la part de marché des produits bio en Wallonie ne représentait encore que 4 %. La part de la surface agricole utile cultivée en bio était quant à elle de 8,7 % (Les chiffres du bio 2016, Biowallonie). Des chiffres qui, comparés aux moyennes européennes, sont plutôt encourageants mais encore tellement faibles dans l’absolu. L’Autriche par exemple cultive 21,3 % de ses terres en bio, la Suède 16,9 % et la Suisse 13,1 %.

Plus de moyens pour former et soutenir les agriculteurs

S’il est une action prioritaire que la Région wallonne devrait soutenir et doter de plus de moyens, comme le font d’autres régions européennes, c’est la formation des (candidats) agriculteurs. L’exemple du réseau de formation et de soutien à l’agriculture biologique en Provence-Alpes-Côte d’Azur - région dont, soit dit en passant, la part des surfaces bio est proche des 20 % - largement soutenu et financé par les autorités régionales et départementales est exemplaire (2). Les candidats agriculteurs se voient proposer des parcours de formation et un suivi adapté ainsi qu’un soutien collectif. C’est une dynamique qui s’inscrit sur plusieurs années et qui est encadrée par des experts. Des parcours de formations de qualité existent aussi chez nous en Wallonie. Ils sont bien entendu utiles mais trop peu nombreux. Si dans sa déclaration de politique générale du 25 juillet dernier le nouveau gouvernement wallon entend concrétiser les engagements pris lors de la COP21 (point 6.2), au point intitulé « Une agriculture durable, forte et autonome », mis à part un trop discret soutien aux filières biologiques, aucun engagement fort n’est pris pour l’agroécologie. Soyons toutefois de bon compte, une attention marquée est portée à la lutte contre les perturbateurs endocriniens et à la restriction de l’utilisation des pesticides et des produits phytosanitaires (point 6.3). C’est déjà ça !

Un plan Marshall pour une agriculture wallonne durable

Et pourtant, il faudrait l’équivalent d’un plan Marshall pour transformer notre modèle agricole en un modèle agro-écologique digne de ce nom. Des moyens et des actions coordonnées devraient être engagés qui engloberaient toutes les dimensions utiles à cette mutation c’est-à-dire législatives, formatives, académiques, socio-économiques et environnementales sans oublier l’accès au foncier, pierre d’achoppement de nombreux jeunes qui veulent se lancer en agriculture biologique. Enfin, nous tous, consommateurs, nous devrions sortir des sentiers battus en privilégiant les productions biologiques de saison et locales au détriment de produits cultivés de l’autre côté de la planète et rendus attractifs par une politique de prix au plancher, de « discount » et de publicité agressive conduisant souvent à la surconsommation, apanage du secteur de la grande distribution.

L’enjeux est de taille mais tous les indicateurs environnementaux et les crises successives nous imposent aujourd’hui de changer radicalement nos modes de consommation et de production alimentaires. Il faudrait être aveugle ou alors de mauvaise foi pour ne pas prendre toute la mesure de ce phénomène. Le monde politique doit dépasser les clivages pour œuvrer au bien commun et engager au plus vite une large réforme en faveur d’une agriculture plus respectueuse du vivant.


(1) Le manuel des jardins agroécologiques : Soigner la terre mieux nourrir les hommes, préface de Pierre Rabhi, coédition Terre et Humanisme/Acte Sud, mai 2012.

(2) Le réseau des agriculteurs Bio de Provence-Alpes-Côte d’Azur - http://www.bio-provence.org/