Opinions

Professeurs FRANCIS BALACE (ULG), MICHEL DUMOULIN (UCL), EMMANUEL GERARD (KU LEUVEN), JOSÉ GOTOVITCH (ULB), JEAN-PIERRE NANDRIN (FUSL), GUY VANTHEMSCHE (VUB), PAUL WYNANTS (FNDP)

Historiens

En 2005 et 2006, la Belgique commémorera le 175e anniversaire de la révolution de 1830 d'abord; de l'inauguration de Léopold Ier comme roi des Belges ensuite.

Ces anniversaires, comme ceux d'autres moments de notre histoire, sont sans doute des moments privilégiés du travail de mémoire. Ils sont aussi des opportunités offertes, au delà de l'évocation, de produire un travail, et donc un effort, d'explication et de compréhension du sens de tel événement en son temps, et aujourd'hui.

Parmi les instruments privilégiés de ce qui doit constituer une pédagogie du passé, la télévision occupe évidemment une place privilégiée, notamment à cause de l'ampleur du public touché.

En Belgique, les télévisions publiques flamande et francophone disposent chacune d'une équipe histoire. La chaîne Canvas (VRT) diffuse l'émission «Histories», qui bénéficie de moyens lui permettant de présenter de remarquables réalisations. A la RTBF, la situation appelle davantage d'explications.

Sans retracer, ici, le parcours du traitement de l'histoire à la RTB puis à la RTBF, il faut souligner combien l'une puis l'autre ont construit, au fil des décennies, un remarquable savoir-faire et savoir dire. «Jours de guerre» et «Jours de paix» en ont administré la preuve dans un passé récent.

Cette pièce maîtresse une fois achevée, le magazine historique de la RTBF «Les Années belges» est inauguré le 24 septembre 1996. La 77e émission sera diffusée le 14 décembre prochain. Elle traitera du 60e anniversaire de la bataille des Ardennes.

L'ensemble constitue un remarquable patrimoine de ce qui a fait notre passé tout en nourrissant notre mémoire et notre identité. Il administre aussi la preuve de la richesse d'archives audiovisuelles qui, il faut le souligner, ne reçoivent pas les moyens indispensables afin d'en assurer la conservation, le classement, l'inventaire et, en définitive, l'exploitation optimale.

Ce patrimoine audiovisuel s'est enrichi, au fil du temps, de films, dits «de famille», recueillis puis rendus publics grâce à l'émission «Inédits».

En bref, la RTBF dispose, et les citoyens avec elle, à quelques encablures de 2005, de deux outils dont l'expérience démontre que leur utilisation dépasse de loin la diffusion à l'antenne. Citons par exemple l'emploi approprié de séquences des «Années belges» dans le cadre de cours d'histoire devenant par là même et aussi une introduction à la grammaire de l'image réclamée par tant de voix qui, par ailleurs, en appellent à un retour à la grammaire tout court.

Ces instruments ne sont rien sans les hommes et les femmes qui leur donnent corps et âme; qui, avec compétence, enthousiasme et conviction, participent au décryptage du passé afin de nous permettre de mieux appréhender celui du présent.

Ce travail, nous avons quelques motifs de croire qu'il serait menacé. Non pas que l'histoire serait évacuée de la grille des programmes de la RTBF mais bien que, au nom du plan Magellan, les réalisations destinées à l'antenne viennent d'ailleurs. En d'autres termes, l'achat de documentaires deviendrait la règle et permettrait de faire l'économie ? du coût d'une équipe maison.

Une telle perspective est alarmante. En effet, par la force des choses, les documentaires en question ne concerneraient que peu ou pas du tout notre passé. Or, tout en étant évidemment attentifs à l'histoire générale et à celle des autres, il nous paraît légitime, voire vital, de l'être aussi à la nôtre.

Au moment même où une lecture de ce qu'a été la Belgique et de ce qu'elle est devenue, à l'intérieur de ses frontières, en Europe et dans le monde, est plus que jamais indispensable afin de savoir où nous voulons aller, les outils qui peuvent nous y aider doivent non seulement être maintenus. Ils doivent aussi être renforcés.

Sans donner dans l'énumération gratuite, il nous semble que des questions aussi brûlantes que celles de l'extrême droite, du rôle de la monarchie, de nos relations avec l'Afrique centrale, de l'immigration, de l'élargissement européen, et beaucoup d'autres encore, exigent un travail d'enquête et d'élaboration des données que seule une équipe aguerrie, travaillant avec les historiens et, le cas échéant, avec les témoins, peut mener à bien.

Dans le cas d'espèce, la tentation de faire table rase du passé, dans tous les sens du terme, paraît bel et bien menacer. Car, au delà des documentaires venus d'ailleurs, une manière plus racoleuse de parler du passé pourrait bien voir le jour. Etant donné que s'affirme toujours davantage le principe selon lequel c'est ce que chacun a vu, vécu et ressenti qui constitue LA vérité, la voie est toute tracée pour des shows tapageurs constituant aussi des alibis. Un exemple? La télévision néerlandaise a organisé voici trois semaines un vaste sondage destiné à déterminer LE personnage le plus important de l'histoire des Pays-Bas. Au cours d'une émission réunissant un nombreux public, le nom de la figure emblématique fut dévoilé à grands renforts d'effets d'annonce, de stras et de paillettes. «And the winner is...», vous demandez-vous. Suspense. Guillaume le Taciturne, la reine Wilhelmine, Rembrandt, Erasme? Non. Le «vainqueur» n'est autre que feu Pim Fortuyn... Mais il semble que le résultat soit discuté, certaines voix n'ayant pas été comptabilisées!

Verrons-nous, en 2005, la RTBF et/ou la VRT mettre sur pied de telles opérations? Nos belges années devront-elles cesser de chanter au vent ou, au contraire, seront-elles encouragées par qui de droit à assumer leur juste place dans l'indispensable réflexion sur la Cité?

© La Libre Belgique 2004