A qui profitent les richesses naturelles ?

Axelle FISCHER et Xavier JADOUL Publié le - Mis à jour le

Opinions

Les 16 et 17 mai 2008, se sont réunis à Lima, au Pérou, les chefs d'Etats européens, d'Amérique latine et des Caraïbes. Ils avaient pour mission de renforcer le partenariat stratégique entre les deux régions et d'intensifier leurs échanges commerciaux(1). Les déséquilibres économiques, sociaux et les dégâts environnementaux étaient certes à l'ordre du jour du sommet, mais les mouvements sociaux et autres organisations de la société civile d'Amérique latine et d'Europe ont mis en avant le manque d'avancées concrètes pour combattre la pauvreté et l'exclusion ainsi que le manque de volonté réelle pour gérer durablement les ressources naturelles et par là même l'environnement.

Pour les membres de la société civile, les "accords d'association" négociés entre l'Union européenne et l'Amérique latine accordent la priorité aux relations commerciales et, si aucun garde-fou sérieux n'est pris, ces relations économiques, au lieu de contribuer au bien-être économique et social, risquent de renforcer les déséquilibres.

Un exemple emblématique de ce déséquilibre est le site métallurgique de "La Oroya", situé à 4 000 mètres au coeur des Andes péruviennes, et classé parmi les cinq lieux les plus pollués au monde.(2)

"Les conditions de vie dans lesquelles la population de la région vit montre les limites du 'développement' tel qu'il nous est imposé par le modèle économique actuel : un modèle qui tourne le dos aux droits sociaux et environnementaux au nom du profit... Nous voulions montrer un autre visage du 'miracle économique péruvien', mais surtout donner un signe concret de solidarité envers la population qui s'organise pour réclamer réparation et des changements de fond sur ce modèle destructeur", explique Walter Prysthon du Comité catholique contre la faim et pour le développement (CCFD) .

Le cuivre, le plomb, le zinc et d'autres métaux traités dans ce centre sont vendus chaque année pour 470 millions de dollars par l'entreprise américaine Doe Run(3). Nombre de substances toxiques utilisées dans ce processus contaminent l'air, le sol, l'eau et... le sang des habitants. En effet, différentes analyses ont montré que le niveau de plomb présent dans le sang de la population dépasse largement les recommandations du Centre nord-américain de Contrôle des maladies (CDC)(4).

Qui est responsable ? L'entreprise qui ne respecte pas les normes environnementales, trop souples, de l'Etat péruvien ? L'Etat péruvien qui ne protège pas sa population ? Quelles mesures peuvent être prises pour éviter que la richesse économique d'une poignée se fasse au détriment du bien-être et de la santé de toute une population ?

Le cas de "La Oroya" n'est malheureusement pas un cas isolé en Amérique latine, les multinationales, aux composantes européennes non négligeables, ayant beaucoup à gagner dans cette région du monde.

Pour ne citer que quelques exemples dans le secteur de l'industrie extractive, l'entreprise canadienne Newmont Gold Company (dont l'un des actionnaires est la Banque Barclays du Royaume-Uni) exploite la mine d'or Yanacocha au Pérou. En Bolivie, l'entreprise espagnole Repsol, une des plus grandes compagnies pétrolière du monde, est présente en territoire indigène. L'entreprise Entre Mares Honduras, subsidiaire de la Compagnie américaine Glamis Gold Limited (dont la banque allemande Deutsche Bank est actionnaire) extrait de l'or via des mines à ciel ouvert au Honduras.

Le sol et le sous-sol de ces pays d'Amérique latine regorgent de ressources naturelles, ce qui les place au rang de pays potentiellement riches. Pourtant, cette richesse géologique contraste avec une pauvreté grandissante au sein des populations locales.

Face à cette réalité, les communautés locales et associations des droits humains nationales et internationales s'organisent pour résister à un modèle de développement fondé sur l'accumulation des richesses, minimiser ou réparer les dommages sociaux et environnementaux.

Pour Pedro Landa de Caritas Honduras : "La population d'Amérique latine est une population orpheline. Du Guatemala au Honduras, de la Colombie au Pérou, de l'Equateur à la Bolivie, nous sommes arrivés à la constatation commune que dans nos pays ce sont les multinationales, et non les Etats, qui décident du sort des populations. Dans notre travail quotidien, nous devons faire face à une corruption généralisée et à l'impunité dont jouissent les entreprises. Cette rencontre nous a également permis de voir que partout, il y a une force et une volonté des communautés de base qui s'unissent pour résister et changer les choses." (5)

Les ressources naturelles d'un pays doivent être utilisées au mieux des intérêts de ses citoyens. Afin de rendre cela possible, il est entre autres nécessaire de mettre en place des politiques claires et des cadres légaux contraignants permettant un contrôle effectif de l'exploitation des ressources naturelles. Les entreprises doivent être responsables de leurs actes et ce quel que soit le lieu d'exploitation.

Le consentement libre, préalable et informé de la population concernée doit être un prérequis à toute exploitation. Jusqu'à maintenant, la procédure de consultation des populations locales a été fortement critiquée et remise en cause par les entreprises et les Etats. Or la consultation a pour objectif de donner la parole à une population qui n'est pas prise en compte.

Au mois de mars passé, des dirigeants et représentants populaires de la région agricole de Piura au nord du Pérou, se basant sur la Convention 169 de la l'Organisation Internationale du Travail (OIT)(6), ont organisé une consultation populaire et se sont prononcés contre l'imposition de l'extraction minière dans leur région. La réponse de l'Etat péruvien et de l'entreprise minière Río Blanco Copper ne s'est pas fait attendre : ils ont traduit en justice et accusé de "terrorisme" les dirigeants locaux et autres défenseurs des droits humains. Face à cette criminalisation des mouvements sociaux dans un contexte mondial où prédomine le discours antiterroriste, il faut réaffirmer le besoin d'un véritable dialogue avec les populations concernées, dialogue qui doit se baser sur une information claire, complète et transparente. Ceci est une responsabilité des Etats. Aussi bien des pays du Sud, que d'Europe et d'ailleurs.

Axelle FISCHER et Xavier JADOUL

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