Opinions

Felice Dassetto, sociologue, professeur à l'UCL

Les actions de la Ligue Arabe Européenne ont à nouveau posé le débat sur l'intégration des immigrés, débat virulent en Flandre depuis des années.

Il faudrait au préalable rappeler quelques aspects concernant l'intégration:- Il s'agit d'un processus complexe, qui met en jeu des dimensions d'interaction, des situations structurelles (marché de l'emploi, notamment), des politiques (de la ville, de l'éducation, de l'emploi...), jamais achevé d'ailleurs tant pour les populations d'origine que pour celles immigrées. Les politiques sont importantes, mais sont loin d'épuiser la réalité. Par exemple, on a beau mettre en place des politiques de formation, mais si en même temps on supprime des emplois, cela ne sert à rien. Si au nom de l'efficacité des services publics, on enlève des emplois dans ces secteurs, qui servaient traditionnellement de `poumon social´, pour soi-disant épargner l'argent de l'État, on se prépare à en dépenser immédiatement après dans la sécurité, la police, les prisons.- En ce qui concerne les immigrés, ce processus d'intégration prend du temps. Il faut penser en terme de plusieurs générations. Ce processus est compliqué par l'ouverture contemporaine des frontières et des flux migratoires, par l'arrivée constante de nouvelles personnes qui ont de nouvelles aspirations, de nouveaux projets. Ce qui amène à observer que ceux qui, comme le patronat par exemple, raisonnent l'immigration uniquement en termes d'emploi (faisons venir les immigrés parce qu'on ne trouve plus de main-d'oeuvre) font un bon calcul pour leurs entreprises, mais effectuent un calcul tronqué du point de vue social.- Parler d'intégration au singulier, c'est une erreur: il y a des intégrations, des cheminements différents pour entrer dans la société. Pour certaines personnes, le cheminement est individuel; d'autres ont besoin, pour une période au moins, d'un support collectif. Certaines personnes réussissent un parcours, malgré les difficultés, d'autres réussissent moins bien, d'autres échouent. Autrement dit, raisonner dans les termes: `l'intégration a réussi´ ou `elle a échoué´, c'est globaliser un phénomène de manière indue.- L'intégration va dans les deux sens: il s'agit autant de la question de l'intégration des immigrés à la société où ils vivent que le contraire, c'est-à-dire la capacité des populations et des institutions à inclure les nouveaux arrivants. Cette deuxième dimension est importante et elle est souvent oubliée ou lue dans des catégories d'hostilité (on a en a marre des immigrés) ou de culpabilité (nous ne sommes pas assez accueillants ou nous sommes racistes). Les intégrations mettent en jeux des relations, des interrelations pratiques et institutionnelles, qui doivent être et rester viables.

Ceci dit, ces interrelations se jouent aussi sous l'angle de la culture, des valeurs, des choses qui se passent dans la tête et dans le coeur, dans la raison et dans les émotions. Et le contexte culturel construit certainement la manière selon laquelle un immigré pense son `intégration´ dans le pays où il vit. Par exemple, les jeunes beurs français s'expriment bien dans les catégories républicaines françaises.

C'est ainsi que l'on peut se demander si Abou Jahjah et ses amis ne sont pas de bons enfants de Flandre (qui parlent d'ailleurs correctement le français, comme pas mal de jeunes d'origine marocaine de Flandre). Ils sont enfants du nationalisme flamand, qu'il soit légitime et orthodoxe, ou qu'il soit illégitime comme celui du Vlaamse Block. A ce nationalisme-là (légitime ou illégitime), ils en opposent un autre, arabe (ou arabo-musulman). A l'ethnisme flamand, un autre, arabe également.

La Ligue Arabe Européenne a comme figure symbolique Malcolm Little, dit Malcolm X, fils d'un pasteur américain. Il a fait l'expérience dans son jeune âge du racisme du Klu-Klux-Klan dans le Nebraska où sa famille vivait. Il est devenu, dans les années 1950-60, une figure emblématique d'un des courants plus radicaux d'émancipation des Noirs américains. Il s'est converti à l'islam dans le sillage du fondateur de la Nation of Islam. Ensuite, il a cherché sa voie en tant que défenseur de l'idée d'une nation noire séparée. Les biographes de ce leader charismatique, généreux et enflammé de Harlem, disent que Malcolm X aimait beaucoup le café au lait. Et en le buvant, il aimait avec un clin d'oeil dire: `C'est la seule chose que j'aime intégrée.´ Pour le reste, il ne voyait pas d'autre issue que la séparation. Borgerhout n'est pas Harlem. Mais à Borgerhout comme en Flandre, l'identité flamande aime aussi séparer, n'aime pas non plus ce café au lait qu'est la Belgique. Sa seule catégorie est la séparation, la différenciation, l'identification claire du lait et du café. Des jeunes flamands arabes prennent l'idée de la séparation à leur compte. Ils ne font que prendre au sérieux leur être flamand.

Certes, il y a des figures adoucies du nationalisme flamand, celles qui relativisent l'identité nationale. On pourrait parler d'une identité flamande postmoderne, pour faire référence à ce mouvement d'idées contemporaines qui affirment que la base de la constitution du vivre ensemble, ce sont les identités culturelles: des femmes et des hommes, des homosexuels et des lesbiennes, des Blancs et des Noirs et, pourquoi pas, des Flamands et des Arabes. Cette identité culturelle `soft´ pourrait être celle des écologistes et des socialistes flamands, celle qui confond facilement, en mettant tout dans le même moule culturel, manger un couscous et porter un foulard islamique, comme Mieke Vogels l'a fait il y a quelques jours.

Les résultats pratiques sont les mêmes. Le politique ne peut se penser que par la catégorie de la séparation, les enjeux sociaux et d'orientation de la société sont relus par le biais des identités ethnoculturelles. Autrement dit: si Abou Jahjah est l'occasion de remettre sur le tapis la question des intégrations des immigrés, il y met aussi la question du nationalisme et du culturalisme comme catégorie fondatrice du politique.

© La Libre Belgique 2002