Opinions Accuser l’autre et resserrer ses rangs est un classique. Exemples avec l’Otan, le Royaume-Uni ou les Etats-Unis en pleine guerre commerciale et stratégie-Twitter.

Une opinion du Lt-Général e.r. Francis Briquemont.

Minée par un populisme politique qui la mène tout droit à un concept tribal de l’Europe, perturbée par le Brexit, entraînée par l’Otan dans une guerre froide artificielle, surprise par la stratégie-Twitter de Donald Trump, l’UE ou plutôt ses Etats-confettis appliquent - avec une détermination qui doit faire sourire l’historienne Anne Morelli - les "Principes élémentaires de propagande de guerre" (utilisables en cas de guerre froide, chaude ou tiède…) (1). Ils consistent à accuser l’autre de tous les péchés du monde tout en justifiant le bien-fondé de leurs actions. Ainsi en va-t-il de la stratégie de l’Otan face à la Russie, du désarroi du Royaume-Uni face aux conséquences du Brexit, de la guerre commerciale déclenchée par Donald Trump face au monde entier et du populisme face aux migrants.

Tous les efforts des responsables politiques devraient converger pour faire face à LA menace du XXIe siècle, c’est-à-dire la destruction de la planète par l’homo dit sapiens, synthétisé par le dérèglement climatique, la dégradation de la biodiversité, la démographie galopante et ses conséquences prévisibles : migrations massives, pénuries d’eau potable, pandémies, etc. Mais les Etats semblent préférer générer des tensions, souvent artificielles, qui dégénèrent en conflits inutiles mais souvent dévastateurs.

Russie, la grande menace

C’est ainsi que l’Otan, l’organisation défensive "modèle", le bouclier des valeurs démocratiques dominé par les Etats-Unis, la "leading" nation exemplaire de la planète, fait face à l’aventurisme de Vladimir Poutine, au nationalisme "fanatique" des Russes, aux menaces que la Russie ferait peser aujourd’hui sur les Etats baltes, la Suède, la Norvège, l’Ukraine - excusez du peu - sans parler de l’"attaque" chimique perpétrée par la Russie sur le sol du Royaume-Uni lors de la liquidation de l’agent double russe Sergueï Skripal.

Ayant vécu la réunification de l’Allemagne au début des années 1990, je regrette que les discussions entre Mikhaïl Gorbatchev et Helmut Kohl n’aient pas fait l’objet d’un compte-rendu détaillé et officiel. En fait, la Russie a accepté sans trop de difficultés que l’ex-RDA intègre l’UE et l’Otan et il semblait être admis - des historiens essaient d’éclaircir ce point - qu’aucune troupe de l’Otan ne serait déployée à l’est de la nouvelle frontière de la RFA En outre, la Russie, très diminuée il est vrai, n’a pas crié au scandale quand tous les pays de l’Est-européen ont adhéré à l’UE Les Européens ont alors commis une erreur stratégique majeure en acceptant qu’ils adhèrent d’emblée à l’Otan, d’autant plus que les USA n’ont eu de cesse d’affaiblir la Russie, une constante de leur politique extérieure. L’UE a commis une autre erreur en acceptant l’adhésion simultanée de tous ces Etats sans approfondir elle-même son propre projet d’intégration. La crise ukrainienne n’a fait qu’envenimer les relations entre la Russie d’une part, l’Otan et l’UE d’autre part. Rejeter sur la Russie tous les torts paraît pour le moins abusif et inexact.

La stratégie d’extension de l’Otan et de UE, sans omettre l’attitude des dirigeants ukrainiens, a été très aventureuse. Il suffit de regarder une carte de l’Europe pour se rendre compte que ni l’Otan ni l’UE ne pouvaient réaliser l'"annexion" rampante de l’Ukraine sans en avoir discuté au sommet avec la Russie. Aujourd’hui, en 2018, il est donc vain d’encore parler de la récupération de la Crimée. Quant au Donbass, une région russophone, il faudra que le gouvernement lui propose une autonomie véritable pour qu’il reste ukrainien. Enfin, ne serait-il pas temps d’appliquer cette sage parole de notre Premier ministre : "On parle beaucoup de la Russie, pas assez avec."

La risée des services secrets

Le gouvernement anglais est sans doute étonné lui-même des conséquences du vote "oui" au Brexit. Il est toujours dangereux de demander au peuple de répondre par oui ou par non à une question très complexe que bien peu de citoyens britanniques pouvaient apprécier surtout dans le monde politico-médiatique passionnel actuel.

Aussi Theresa May ne sait plus très bien à quel saint se vouer face aux différentes espèces de Brexiters (les pro-durs, les anti-durs et les astucieux qui voudraient garder les avantages de l’UE mais rejeter ses contraintes). Mais elle a trouvé dans l’affaire de l’agent double russe neutralisé (?) sur son territoire, l’occasion de déclencher une guerre limitée avec la Russie. Espionnage et contre-espionnage sont des procédés vieux comme le monde où tous les coups sont permis et… tolérés. Un agent double n’est jamais très apprécié car il est toujours un traître potentiel pour l’un ou l’autre de ses employeurs.

Accuser Vladimir Poutine d’être un fournisseur d’armes chimiques ou d’être responsable d’une attaque chimique sur le sol britannique doit faire ricaner les spécialistes des services secrets de tous les pays du monde. Les communiqués des Occidentaux qui n’ont pas de preuves évidentes de la culpabilité russe, sont assez prudents quand ils parlent d’une action "hautement plausible" des Russes. D’où cette guerre -heureusement sans mort d’homme - d’exclusions réciproques d’un grand nombre de diplomates qui, n’en doutons pas, seront remplacés dans les meilleurs délais.

Les identités meurtrières

Quant à la guerre commerciale déclenchée par le fantasque Donald Trump - que d’ennemis extérieurs pour les USA ! - à coups de taxes tout aussi réciproques sur certains produits, elle se terminera probablement par un match nul, chacun comprenant rapidement que cette initiative n’est favorable à personne.

Enfin que d’agitation en Europe sur le problème des migrants et des identités nationales ou plutôt tribales. A l’approche des élections en Belgique, tous les candidats de la gauche à la droite, inclus ceux du parti Islam feraient bien de (re) lire et de méditer cet essai remarquable d’Amin Maalouf : les identités meurtrières (2).

L’Empire chinois

Et pendant que le monde occidental s’agite en permanence au gré de la stratégie-Twitter actuelle, la Chine construit les nouvelles routes de la soie, terrestres et maritimes. L’OCS (Organisation de coopération de Shanghai) est le cadre idéal (3) pour développer les routes terrestres (routes, oléoducs, gazoducs, chemins de fer). Pour les routes maritimes, la Chine reprend en fait la stratégie de l’amiral chinois Zheng He qui, au début du XVe siècle sillonne les mers avec ses escadres jusqu’au Moyen-Orient et même jusqu’à l’Afrique de l’Ouest. Ces expéditions furent étrangement interrompues au milieu de ce siècle.

L’UE ferait mieux non seulement de s’unir davantage mais aussi de bien évaluer cette stratégie de la Chine qui s’affirme peu à peu comme la puissance dominante de l’Eurasie. Son principal défi à relever sera sans doute de trouver un équilibre entre pouvoir fort et libertés individuelles dans la gestion d’un Etat de plus d’un milliard d’habitants. Et Xi Jinping, lui, ne pratique pas la stratégie-Twitter et ne donne de leçons à personne.

--> (1) Anne Morelli, Ed. Labor, 2001

--> (2) Aux Editions Grasset, 1998.

--> (3) OCS (Chine, Russie, Kazakhstan, Kirghizistan, Tadjikistan et Ouzbékistan)