Opinions

JACQUES DANOIS, Ancien grand reporter à la RTB

Cher Tintin,

Ça y est. Terminé. Fini. Je ne peux plus lire tes aventures, ni celles de ton fidèle Milou. En effet, elles sont réservées aux lecteurs de 7 à 77 ans et je viens de rentrer dans ma 78eannée!

Que faire sinon espérer que ma génération, celle toute nouvelle des «jeunes vieillards», va protester fortement et mondialement contre cette limitation d'âge tout à fait ridicule à notre époque. Bien des vieux ne sont-ils pas au pouvoir de leur vie et de leurs désirs aujourd'hui? Nous voulons garder l'amitié du Capitaine Haddock et du Professeur Tournesol. Nous voulons encore rire en découvrant la devise du roi de Boldavie: «Hier Benik, hier Blyveik» (Ici je suis, ici je reste). N'est-elle pas toujours pareille, affichée dans les plans des dictateurs qui règnent encore sur la planète, de préférence là où les gens sont pauvres.

Comme toi, j'ai beaucoup voyagé, carnet de notes, micro et caméras dans les bras. Tu m'avais précédé partout. Dans chaque bric à brac de marché asiatique, dans chaque sourire d'enfant. J'ai revu les deux traits de crayon sur papier blanc que tu avais tracés pour montrer en détail tous ces paysages, ces forêts, ces villes, ces cratères que tu n'avais jamais vus!

Et pourtant, cher confrère, lorsque je marchais sur tes pas imaginaires en Afrique, en Indochine, en Amérique latine ou anglo-saxonne, je me suis aperçu que tu n'avais pas compris l'essentiel. Si les personnages étaient bien dessinés, ce qu'ils disaient ou pensaient n'était PAS «dans la ligne», n'était pas «politiquement correct».

Non, le «bon blanc» ne devait pas donner la priorité à ce qu'il prêchait aux pauvres colorés assis par terre, un bol de mendiant à la main. Son vrai devoir aurait dû être d'écouter ceux qu'il voulait aider à être eux-mêmes chez eux. Non, les différences de coutumes entre le sud et le nord, l'est et l'ouest ne soulignent pas des infériorités d'un côté seulement. Non, la vie moderne ne peut être considérée comme la seule civilisation valable. Lorsque je revois les «Bons Pères» de ton voyage au Congo, j'entends encore la voix d'un vieux missionnaire en Asie. A Saigon, nous célébrions ses 40 ans d'Indochine. Il avait l'air profondément triste en entendant discours et compliments prononcés avec l'accent chantant des vietnamiens.

-«J'ai tout raté, m'a-t-il avoué. J'aurais mieux fait d'aider ces gens-là à être de meilleurs bouddhistes que de les convaincre de devenir des chrétiens tièdes.»

Non, Tintin, rien n'est simple lorsque l'on veut secourir l'autre. Car il est seul à savoir ce dont il a vraiment besoin. Aujourd'hui, heureusement, certains commencent à comprendre que «charité» n'est plus un mot à sens unique. Il devient de plus en plus semblable à «partage». Tous savent «mettre le pied à l'étrier» mais pour cela, il faut qu'ils possèdent l'étrier en question! Ciel merci, de nombreuses organisations internationales et non gouvernementales commencent à comprendre que les solutions des problèmes du Tiers-Monde se trouvent au Tiers-Monde, là où les gens en souffrent, et non dans les bureaux et salles de réunions climatisées où siègent des «experts» bien installés pour discuter de la sécheresse. Dans de nombreux pays, les médecins locaux, les infirmières, pourtant mal ou non payés, se dévouent sans hésiter. Les distributions de vitamine A pour combattre la cécité nutritionnelle et autres visites, les vaccinations, sont entreprises par les gouvernements eux-mêmes, trop souvent accusés de ne se préoccuper que de corruption... Que tout cela est facile à dire! Sans doute aussi aisé qu'il était pour toi de nous faire rêver à un monde où les bons et les mauvais se voyaient de loin, une époque à laquelle toi, petit reporter du XXesiècle, voyageais pour nous. Mais voilà, cher Tintin, nous sommes à présent au XXIesiècle et plus rien n'est aussi simple qu'un rêve d'enfant.

A notre époque, il faut des organisations de quelque taille que ce soit, qui travaillent d'elles-mêmes sur place là où se trouvent les gens à aider. Plus besoin de chercher des jeunes courageux comme toi. Ils sont là en toute connaissance des «choses à faire». Ceci n'empêche pas que ton exemple a été une joie pour tous.

Adieu Tintin.

© La Libre Belgique 2004