Opinions

L'annonce faite par M. Marc Verwilghen, ministre de la Justice, qu'il introduirait prochainement un projet visant à régler l'adoption d'enfants par des couples homosexuels a provoqué quelques remous. En tant que gay et militant homosexuel, je me réjouis de cette avancée, sans pour autant croire qu'il faille taxer d'obscurantisme les opposants.

J'en parle sereinement. Mon ami a 55 ans, j'en ai 48. Il y a plus ou moins trente ans, quand nous avons entamé notre parcours d'adultes responsables, il eut semblé chimérique de croire qu'un jour un couple d'hommes pourrait adopter un enfant. À notre âge, l'adoption ne fait plus partie de notre projet de vie.

C'est dire aussi le chemin parcouru dans la reconnaissance de la dignité humaine des lesbiennes et des gays. Car c'est bien de cela qu'il s'agit: le droit de prendre en charge l'éducation d'un enfant fait partie intégrante des droits humains, des femmes et des hommes.À ce principe des droits des femmes et des hommes, les détracteurs du projet opposent un "droit de l'enfant". Ce dernier aurait droit à une éducation au sein d'une cellule familiale dite "normale" où les deux modèles de rôle, homme et femme, seraient présents afin de garantir l'éclosion "naturelle" (hétérosexuelle donc) de son identité.

C'est effectivement considérer la famille comme une cellule et, heureusement pour eux, les enfants ne grandissent pas dans des cellules. Ils grandissent aussi à la crèche, à l'école, au terrain de jeux, et à quelques rares moments de liberté, entre copains et copines c'est le moment où ils jouent "au docteur" pour découvrir leurs différences. L'environnement social dans lequel grandissent les enfants offre suffisamment d'exemples de la distinction des rôles masculins et féminins pour qu'on puisse considérer la présence de cette distinction au sein du couple parental comme non indispensable. L'enfant, pour autant qu'on puisse en décider à sa place, a le droit de grandir dans un foyer où il se sait aimé, protégé et sécurisé, responsabilisé et corrigé quand il le faut. Peu importe le sexe du ou des parents. Le succès de nombreuses familles monoparentales est là pour le prouver.

Ceux qui prétendent parler au nom des enfants ne les ont bien sûr pas consultés. Or, il existe des enfants et d'anciens enfants qu'on pourrait consulter à ce sujet. Ceux, beaucoup plus nombreux qu'on ne croit, qui vivent ou ont vécu leur enfance dans des couples de lesbiennes et de gays dont un des partenaires a eu charge d'enfant suite à un mariage ou une relation antérieure. Sans que je puisse me baser sur une étude statistique valable, il semblerait que ces enfants ne connaissent ni plus ni moins de problèmes que d'autres, et que, pour répondre aux angoisses de certains opposants, cette situation ne détermine en rien leur propre orientation sexuelle. À présent, si le parent naturel vient à mourir, le partenaire survivant, qui a effectivement assumé un rôle parental, n'a aucune existence légale. Quelle que soit la profondeur du lien affectif qui lie l'enfant à ce parent de fait, il sera brisé. L'avis de l'enfant ne peut être demandé, voilà la manière dont on respecte ses droits! Le droit à l'adoption permettra tout au moins de résoudre les problèmes légaux inhérents à ces situations de fait. Rien que cela justifie la proposition.

Cela étant dit, la décision de la part d'un couple de lesbiennes ou de gays d'adopter un enfant ne peut être prise à la légère. En cela, ces couples ne diffèrent en rien des couples hétérosexuels: grâce à la contraception, la décision de devenir parents est devenue ou devrait être une décision libre et responsable.

De plus, il convient de ne pas oublier que l'adoption en tant que telle peut poser problème. Il n'est pas rare que des enfants adoptés à un moment donné de leur développement reprochent le fait même de leur adoption à leurs parents adoptifs. Dans un environnement homophobe, dans lequel l'enfant risque d'être en butte aux sarcasmes de ses copains voire de ses enseignants, ce type de crise pourrait être aggravé.

De ce fait, si une société choisit d'accorder aux couples de lesbiennes et de gays le droit à l'adoption, de reconnaître ainsi leur dignité humaine entière, elle doit aussi s'engager à combattre, en tout lieu et à tout temps, toute forme d'homophobie. Au nom du droit des enfants, des femmes et des hommes, je crois qu'il faut faire ce choix, et je suis fier de vivre dans un pays qui l'envisage.

© La Libre Belgique 2000