Opinions

Une humeur d'Adrien Devyver, publiée sur son blog 

C’était le 14 septembre 2002, le jour de mon anniversaire de 22 ans. Avec une dizaine de potes, on avait passé deux semaines au Plan-de-la-Tour. On était 3 à remonter en avion parce qu’il n’y avait plus de places dans les voitures. On avait trouvé des billets de la compagnie Virgin (le bon vieux Ryanair de l’époque) pour un vol Nice-Bruxelles. On avait payé, genre, 25 euros par personne. Pas trop cher pour des étudiants.

Arrivés à l’aéroport, on fait le check-in, on va acheter des boules (des chiques pour les lecteurs liégeois), l’Equipe & des magazines de sport. Jusque-là, tout se passe extrêmement bien : on a pris le soleil, on apprend le jour même qu’on a tous réussi notre seconde sess et on sait qu’on va faire la fête au village le soir. On embarque donc en toute sérénité et le décollage se passe à merveille.

Après quelques secondes dans les airs, je me dis que je regarderais bien par le hublot (parce que j’ai envie de voir la côte d’Az de haut). Et là, au moment où je jette un œil par la fenêtre, je bugge complètement. Je suis assis côté « couloir » et je ne vois, par le hublot, que la mer de haut en bas de mon champ de vision. Impossible d’identifier ce qu’il se passe exactement dans ma tête, mais je suis convaincu que l’avion est en train de se planter. D’abord, je hurle sur mes deux potes assis à ma droite. "Fermez ce hublot direkkkkk !" ils sursautent et me disent que tout va bien. Mais je ne les crois pas. Du coup, je commence à hurler vers mes voisins de la rangée de gauche. Ils étaient assez calmes mais se mettent eux aussi à paniquer. Je vire ma ceinture et je me lève. Je respire hyper mal. J’ai mal au coeur (au propre), je transpire. Angoisse généralisée, jamais connue auparavant (j’avais déjà pris plusieurs fois l’avion, notamment à l’occasion d’un baptême de l’air, le pilote avait fait toute une série d’acrobaties, j’avais adoré).

Je suis en train de transmettre ma panique aux deux ou trois rangées autour de moi. Mes potes m’attrapent et me collent dans mon siège. Ils me glissent un magazine de basket (je n’ai aucune affection particulière pour ce sport, au contraire. Question de taille sans doute…) dans les mains et me disent de me calmer. Ce qui a le don de me stresser encore plus. Je feuillette le magazine en 24 secondes et je le rends à son propriétaire, en lui faisant comprendre que ça ne m’aide pas.

Quelques minutes de panique plus tard, on est au-dessus des Alpes, je les vois. Je demande à mes potes d’aller voir le pilote et de lui demander d’atterrir à Lyon (selon mes connaissances géographiques du moment). Après plusieurs tentatives de raisonnement, mes potes abandonnent et vont chercher l’hôtesse de l’air. Elle arrive près de moi et me demande si je vais bien. Ce à quoi je lui réponds : « pas tout à fait ». Mes potes ont la honte qui s’installe indéniablement dans leurs yeux. Je suis l’attraction de l’avion. Ils n’en peuvent plus. Ils auraient tellement aimé perdre le tirage au sort. Ils auraient tellement aimé faire 12 heures de voiture en plein cagnard plutôt que de rejoindre Bruxelles en 1H40, avec un paniqué à leurs côtés.

L’hôtesse de l’air revient avec un petit liquide bleuâtre que je dois boire. Je l’affone cul sec. Je sais déjà que ce truc ne va servir à rien. On me dit d’attendre quelques minutes, que « ça va aller mieux après ». Que dalle. Ils rappellent l’hôtesse. Elle revient, un peu tendue. Elle va rechercher la boisson qui calme. Je refais un affond. Ça ne va toujours pas. Mes potes essaient alors la méthode de ne jamais s’arrêter de me parler. Ils le font jusque Zaventem, malgré mes nombreuses crises de panique et mes tentatives de persuasion d’atterrissage à Nancy, Metz, Luxembourg…

Le moment très instantané où le train d’atterrissage est entré en contact avec le tarmac a été mon défibrillateur. J’ai enlevé ma ceinture (beaucoup trop précocement). J’ai présenté mes excuses à tous les passagers. J’ai dit à mes potes qu’il était temps à présent de faire la fête pour mon anniversaire. J’étais à nouveau en pleine forme.

Depuis, j’ai repris l’avion à plusieurs reprises. Le plus long vol a duré 6h. Le scénario est toujours le même. Je suis relax jusqu’au moment ou l’appareil quitte le sol. C’est à ce moment précis que je deviens FOU. Je ne peux plus me contrôler. J’entre dans une sensation de panique intense. Mon coeur s’emballe. J’ai l’impression de tomber dans le vide. Je n’ose pas regarder devant moi. Ni derrière. Ni sur les côtés. Un de mes derniers vols était un retour de Budapest, on y avait fait un enterrement de vie de garçon d’un ami. Il n’a pas fallu deux secondes pour que toute la bande s’endorme avant même de décoller. Moi, je suis resté accroché aux sièges pendant 120 minutes en espérant, chaque seconde, d’arriver vivant sur terre.

Envisager de prendre l’avion, c’est devenu un véritable cauchemar. Plus le temps passe depuis mon dernier voyage dans les airs, moins je suis capable d’imaginer prendre l’avion. C’est l’enfer. Pour moi, et pour ma femme. Pour le moment, impossible de planifier des vacances à plus de 1500 bornes, ça me fait trop flipper.

Du coup, je me dis que je vais entreprendre une thérapie, mais j’ai l’impression que c’est tellement ancré, que je n’arriverai jamais à identifier le souci pour le guérir. Je vais quand même tenter l’hypnose d’ici quelques semaines et voir ce que ça donne. Je vous en parlerai. Mais, si vous vous reconnaissez dans ce témoignage, et que vous avez des pistes (elle est bien bonne celle-là), et bien, je suis preneur.