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Telle est la vraie énigme. Car nul ne peut imaginer que le Président français est inconscient des dommages qu’il provoque.

Une chronique de Christophe Ginisty, professionnel de la communication.

L’affaire Benalla, du nom du "chargé de mission" en matière de sécurité à L'Elysée reconnu coupable de violence vis-à-vis d’un manifestant lors des défilés du 1er mai et de multiples abus de pouvoir et entorses à la loi, recèle un mystère encore non élucidé. Alors que les révélations successives ébranlent de manière spectaculaire l’ensemble de la classe politique française, offrant même à une Marine Le Pen moribonde et invisible une opportunité de faire la une face à un Christophe Castaner tétanisé dans les couloirs de l’Assemblée Nationale, il n’y a toujours aucune réaction officielle et personnelle d’Emmanuel Macron lui-même. Et finalement, lorsque l’on observe et décrypte l’actualité sous l’angle de la communication, ce silence est la véritable énigme de cette séquence. Pourquoi Emmanuel Macron, devant l’évidence de tels dysfonctionnements ne réagit-il pas ? Que cache son silence ?

Nul ne peut ôter à Emmanuel Macron son sens de la communication et sa capacité à se mettre au premier plan lorsqu’il le faut et nul ne peut imaginer aussi qu’il est inconscient des dommages que cette affaire provoque dans son propre camp et au-delà. Son Ministre de l’intérieur obligé de faire aveu public d’impuissance devant les députés, la réforme constitutionnelle reportée sine die pour cause de fronde parlementaire, des députés de la majorité présidentielle avouant leur trouble, les révélations quotidiennes dans la presse et sur les réseaux, tout cela aurait dû inspirer le Président de la République pour prendre la parole et éteindre l’incendie avant qu’il ne soit trop tard.

Mais alors, pourquoi ne le fait-il pas ? Pourquoi contribue-t-il par son silence, à couvrir implicitement celui dont l’ascension au cœur du cœur pouvoir fut aussi rapide que sujette à suspicion ?

Il faut en être parfaitement conscient, en matière de communication de crise, l’absence de prise de parole ouvre toujours la voie à la prolifération de spéculations de la part des observateurs qui n’ont rien d’autre à faire que de laisser-aller leur imagination. Et celle-ci peut les amener très loin. Les adeptes de la théorie du complot évoquent déjà sur les réseaux l’existence d’un cabinet noir à l’Elysée dont Benalla serait l’un des principaux animateurs. On ne sait pas très bien à quoi ça sert un cabinet noir mais on imagine des actes datant d’un autre temps, des trucs dont les films d’espionnage regorgent avec malice. Sur d’autres espaces, la vieille rumeur d’homosexualité du président français refait surface avec l’idée folle que celui qui fut élevé à moins de 30 ans au rang de sous-préfet sans que l’on sache vraiment pourquoi et sans qu’il en ait les compétences sur le papier serait en réalité l’amant caché de l’hôte de l’Elysée.

En politique, lorsque les choses se compliquent, le silence est toujours retenu contre vous.

Probablement pour la première fois de son quinquennat, Emmanuel Macron est illisible et absent. Pire, il semble ne pas être aux commandes.

Et c’est là une autre des règles d’or en matière de communication de crise. Quoiqu’il arrive, quels que puissent être les faits au cœur de l’actualité, l’art de gérer une communication de crise passe par la capacité à prendre le contrôle de l’agenda pour ne plus être comme un bateau à la dérive, les voiles affalées, malmené par des vents tourbillonnants mais une embarcation avec un cap et un capitaine à la manœuvre qui prend les décisions, les assume et le fait savoir.

Oui, le silence d’Emmanuel Macron n’est pas seulement pesant, il est porteur d’interrogations multiples et pas uniquement celles relevant du fantasme ou du café du commerce. Cela va jusqu’à poser de nombreuses questions d’un point de vue démocratique car lorsqu’un membre de la garde rapprochée du pouvoir est impliqué dans de telles histoires, c’est une faute, une entorse à l’esprit des institutions de garder le silence, ne rien dire et tenter, par le refus de prendre la parole, de s’exonérer d’une responsabilité pourtant évidente.