Opinions

Une opinion d'Olivia Venet et de Kati Verstrepen, respectivement présidentes de la Ligue des droits de l'homme et de son pendant flamand, la Liga voor Mensenrechten.

La petite Mawda n'avait que deux ans. Elle est née sur la route, après que ses parents et son frère aient fui la zone de guerre dans le Kurdistan irakien. Mawda est morte lorsqu’une balle tirée par un policier belge l'a touchée à la tête. Tout d'abord, nous voulons exprimer notre profonde sympathie à la famille et en particulier aux parents et au frère de Mawda. Leur douleur est difficilement imaginable.

La maman et le papa de Mawda sont des gens comme tout le monde. Ils cherchent un endroit sûr pour vivre et travailler, un lieu où leurs enfants pourront avoir des chances d’avenir, pourront aller à l'école, se faire des amis... Cet endroit leur a été refusé en Allemagne. C'est pourquoi ils ont essayé de fuir en Angleterre. Mais leur séjour n'a pas été autorisé non plus. Alors ils ont dû prendre des risques. Cette situation ne devrait pas sembler étrangère à nos concitoyens : des centaines de milliers de nos arrière-grands-parents ont fui en 14-18 et de nouveau en 40-45… une migration qui n'était pas légale.

Le besoin de certains représentants politiques de responsabiliser les parents de Mawda nous affecte profondément. Francis Van de Woestyne, dans un éditorial publié dans la Libre Belgique, écrivait : "Devant la mort d’un enfant, peu importe la qualité, la nationalité, le passé de ses parents, on s’incline. On prie, on pleure, on se tait. Bart De Wever n’a pas eu cette pudeur. Il a perdu son honneur ".

Nous constatons que certains politiciens, parce qu'ils le pensent ou pour des raisons tactiques, n’envisagent pas Mawda, sa mère et son père comme des êtres humains. Cette stratégie de déshumanisation est très dérangeante pour nous. Insidieusement, cette déshumanisation s’infiltre à travers leurs déclarations dans lesquelles les réfugiés sont exclusivement abordés sous l’angle d’«un problème de nettoyage», d’«un danger pour nos valeurs», d’un «flux» problématique. Le cours des événements après le coup de feu fatal prête légitimement à réfléchir. Lorsque la voiture s'est arrêtée et que la police a remarqué que Mawda avait été gravement blessée, la famille a dû attendre une demi-heure avant qu'une ambulance n’arrive sur place. Peur, chagrin, désespoir. La situation est indescriptible. Et quand Mawda a finalement été emmenée à l'hôpital, les parents n'ont pas été autorisés à rejoindre leur fille. Ils ont été emprisonnés, en ce compris le petit frère de Mawda, sans nouvelles, sans protection, sans soutien psychologique. Ils ont été laissés dans l'ignorance une journée entière avant d’apprendre le décès de leur enfant. Le réflexe est désormais d’estomper l’humanité des migrants, de ne plus voir en eux une personne, un enfant. Ils sont envisagés exclusivement sous l’angle de problèmes à régler, de menaces, des perturbateurs de notre confort, de cambrioleurs de notre société. Ces personnes ne sont plus envisagées comme des êtres humains.

Nous ne pouvons pas accepter que cette déshumanisation envahisse notre société. La mort de la petite Mawda nous renvoie à des questions fondamentales : tous les êtres humains sont-ils égaux ? Est-ce que chaque personne mérite un traitement digne et égal ? Les droits humains sont-ils vraiment universels?

Nous ne pourrons à l’avenir éviter un tel drame que si nous considérons les réfugiés comme des êtres humains et non comme des criminels. Que si nous cherchons des solutions qui permettront d’empêcher des dizaines de millions de personnes d'être forcées de fuir la guerre et les conséquences des dérèglements climatiques. Que si des voies d’accès sûres et légales sont mises en place afin que des familles comme celle de Mawda ne doivent pas recourir, faute d’alternatives, à des passeurs criminels. Pourquoi les commentaires autour de cette tragédie font-ils si peu référence aux causes de la migration?

La mort de Mawda doit faire l'objet d'une enquête approfondie. Pourquoi les migrants, parmi lesquels devait sans doute se trouver le passeur, ont-ils été relâchés le lendemain du drame? Pourquoi a-t-on tiré sur la camionnette qui transportait indubitablement des personnes à son bord ? L’utilisation d’une arme était-elle nécessaire et proportionnée ? Quel objectif justifie l'utilisation d’une violence potentiellement mortelle contre des personnes en fuite ?

Nous espérons que l'enquête mettra en lumière tous les faits de ce drame et appelons le gouvernement à permettre à la famille de Mawda de rester en Belgique à titre humanitaire. C’est bien le moins qu’on puisse faire pour cette famille et préserver ce qu’il nous reste d’humanité.

Retrouvez la liste des cosignataires de ce texte ici.