Opinions

Une opinion de Joseph Junker, ingénieur civil et internaute de LaLibre.be.

S’il y a bien une chose que montrent les polémiques Maréchal et Caekelberghs, chacune dans son genre, c’est que la neutralité du journalisme n'existe pas. Et le journalisme objectif, rarement. Et à dire vrai, c’est très bien comme ça.


Prenez l’émission tant décriée de Benjamin Maréchal. Qu’il y a-t-il au fond de plus inoffensif que de permettre à M. Tout-le-monde d’exprimer maladroitement son opinion sur l’état des routes, la grève des bus et la stérilisation des chats ? Et pourtant, après avoir écouté cette émission pour la première fois suite à la polémique, je crois avoir saisi tout de suite pourquoi tant de “beau monde” la déteste. Chaque fois qu’elle choisit de donner la parole à quelqu’un, chaque fois qu’elle choisit un sujet, l’émission prend position malgré elle. Parce qu’elle choisit de formuler ses sujets autrement que les autres choisissent de le faire. Parce qu’elle permet que des opinions soient exprimées autrement en ne les “recadrant” pas comme les autres émissions choisissent de le faire. Parce qu’elle ne montre pas ce que les autres émissions décident de montrer. Surtout, parce qu’elle montre ce que d’autres émissions ont choisi de ne pas montrer. En particulier le fait que l’avis de la majorité des Belges est à mille lieues ce que l’élite culturelle a décidé qu’il faut penser. Et, rien que pour ça, j’ai jugé pour moi que cette émission – qui ne m’a pas vraiment plû par ailleurs – méritait d’exister dans une société pluraliste.

Prenez ensuite l’affaire du très talentueux Eddy Caekelberghs. L’homme est engagé à gauche, encarté au PS, maître du grand orient et membre éminent d’un culte subsidié (le CAL). Cela n’a rien de honteux, et nous le savions puisqu’il n’en fait pas mystère. Grâce aux fuites révélées dans la presse, nous savons à présent qu’il est aussi militant, et qu’il n’hésite pas à utiliser son réseau de journalistes et les ressources de la RTBF pour frapper ses adversaires politiques. Cela, vous auriez aussi pu le savoir en écoutant avec un peu de recul ses brillantes émissions, mais cela ne se voyait pas trop. Depuis cet e-mail, cela devient évidemment beaucoup plus gênant. D’autant plus que la RTBF est censée être “neutre” Or, ce que nous montre cet exemple, c’est précisément qu’elle n’est en fait pas neutre du tout, et qu’en fait aucun journaliste ne l’est.

Reconnaître sa subjectivité

Parce qu’un journaliste reste lui-même. Parce que l’homme est par nature subjectif. Parce que chacun possède une culture qui le fait voir inconsciemment le monde d’une certaine manière, lui donne une idée du bien et du mal qu’on ne peut jamais mettre entièrement de côté et qui colore sa manière de faire son métier. Et en fait c’est très bien comme ça. Il n’y a en fait qu’une seule vraie objectivité en journalisme, c’est celle de reconnaître sa propre subjectivité.

Jean-Luc Mélenchon donnait l’an dernier un hommage inattendu au journal de droite “Le Figaro” en déclarant : “Pour moi, Le Figaro ne ment pas, ni Les Echos. Non seulement un certain nombre de leurs rubriques sont les meilleures du genre mais ils ne cherchent à tromper personne. (…) Tout le monde sait de quel balcon parlent ces deux journaux. Personne n’est pris en traitre. Le pire n’est pas la presse ou les journalistes engagés. Le pire c’est celle qui fait semblant de ne pas l’être.”

Je lui donne entièrement raison, et je ne connais en fait que trois types de médias neutres: ceux qui mentent, ceux qui défendent un laïcisme très dogmatique, qu’ils confondent très sincèrement avec “la neutralité” et, plus couramment, les deux à la fois (le plus souvent d’ailleurs de très bonne foi).

L’attitude d’une certaine élite culturelle par rapport à cette double saga Maréchal-Caekelberghs est d’ailleurs révélatrice. Au nom de la neutralité et la “qualité” due par le service public, Benjamin Maréchal et sa rugueuse émission jugée médiocre se devaient de dégager. Il n’avait pourtant pas vraiment exprimé d’opinion. Au nom de la liberté d’expression, Eddy Caekelberghs doit par contre rester à l’antenne. L’attitude révélée par son courriel, utiliser ses réseaux, ses outils et archives professionnelles à des fins de propagande sont pourtant à une bonne année lumière de la déontologie exigée d’un journaliste politique possédant une telle puissance. Ceci montre bien une chose : il existe une caste idéologique qui n’a pas encore perdu cette horripilante habitude de réclamer pour ses amis la liberté d’exprimer ce qui leur plaît d’entendre tout en imposant la neutralité (=le silence) à ses ennemis.

Il suffit d’ailleurs pour s’en convaincre d’imaginer la situation inverse. Que n’aurait-on pas entendu si un journaliste RTBéen avait utilisé son adresse professionnelle pour contacter un évêque catholique, un membre influent d’une association de droite et un ancien ministre NV-A et les avait incités à utiliser “nos réseaux et nos émissions” pour prendre la défense de Theo Francken, en utilisant des images d’archive de son employeur par dessus le marché ? C’est pourtant à peu de choses près la même chose que ce que M. Caekelberghs a fait.

Avant, on pensait comme la télé

Tout ceci montre bien que la “neutralité” réclamée à cor et à cri par un petit monde d’experts qui la confond avec son propre point de vue laïciste ne tient pas vraiment debout. Le défi que posent à notre époque les médias sociaux n’est en fait pas celui de la neutralité, c’est celui du pluralisme. Autrefois, la télé toute-puissante régnait en maître sur l’opinion et l’uniformisait. Presque tout le monde pensait la même chose: ce que 3 heures de télé par jour nous conditionnait à penser. Le pluralisme s’est alors progressivement résumé à organiser des “débats” apparemment très disputés où des “experts” s’écharpent sur des options en réalité très proches. Bref, un pluralisme d’une rigidité cadavérique, caché derrière une façade de débats à la marge, mais d’apparence souple.

Seulement voilà, c’était autrefois. Aujourd’hui, le “tunnel” des réseaux sociaux a re-fracturé la société. En proposant à ses membres chaque jour des articles toujours plus engagés qui viennent confirmer leur point de vue, Facebook et Twitter ont recréé des courants entiers d’opinions beaucoup plus radicaux et conflictuels. L’opinion publique en est devenue beaucoup plus divisée mais aussi plus diverse. C’est un fait qu’on peut déplorer mais qu’il ne sert à rien de nier.

Dans ce contexte, nous ne pouvons plus nous contenter d'un pluralisme factice, et de travestir la démocratie en une sorte d’incantation magique, un genre de cercle rouge à l’intérieur duquel il existe une liberté de penser comme tout le monde. Il nous faut au contraire revenir à ce pourquoi la démocratie a été inventée : gérer le conflit, et apprendre à des personnes qui pensent très différemment à s’exprimer et vivre dans le même pays.

Alors pour en revenir à la RTBF, qu’il me soit permis de souhaiter qu’elle arrête de se dire neutre et qu’elle devienne pluraliste. Plus qu’un souhait, à l’heure de négocier son futur contrat de gestion, cela me semble même une obligation pour devenir le service public qui corresponde à notre époque.