Opinions Dans le débat récurrent sur l’heure d’été, Jean-Claude Juncker affiche sa préférence pour la double heure d’été permanente, aggravant l’erreur de 1976. Une chronique de Xavier Zeegers.

À ceux qui soutiennent que l’on peut vivre en ignorant la politique, le débat recurrent sur l’heure d’été leur apporte un démenti concret. Comme l’eau libre qui s’incruste dans les moindres interstices, les décisions apparemment anodines nous touchent au quotidien, ainsi le ballet du va-et-vient des heures officielles qui, on le voit bien, dépasse le cadre des marronniers semestriels et leurs clichés du genre : "Votre réveil lundi sera dur, mais songez que vous pourrez marmotter délicieusement un dimanche à l’aube, quand les brumes automnales s’élèveront sur la campagne." Mais la question existentielle demeurait : avancer ou reculer ?

Élu en 1974, c’est deux ans après que l’idée de l’heure d’été germa dans l’esprit du président français d’alors, Valery Giscard d’Estaing, alias VGE. Jeune encore, se voulant grand réformateur (à la Macron… pas encore né) il s’ébroua dès le premier jour en imposant un autre tempo à La Marseillaise, mais dut de suite faire marche arrière. Il abaissa la majorité à 18 ans, réforma le code du divorce, légalisa l’avortement, ce qui n’est pas rien, certes, mais ne nous concernait pas. Par contre, nous eûmes bien tort de le suivre en embrayant dès 77 sur sa trouvaille que nul ne contesta alors. Or, il avait tout faux car les économies d’énergie prévues furent marginales, et surtout personne ne proclama haut et fort que la France était, comme nous, "déjà à l’heure d’été". Précisément depuis juin 1940 quand l’Occupant imposa l’alignement sur l’heure allemande, pour sa propre facilité. Soit GMT + 1, heure de Berlin. La preuve en est que la zone dite libre resta à GMT zéro jusqu’à l’occupation totale du pays en novembre 1942. À la Libération, pour moult raisons, à commencer par la désorganisation ambiante, le statu quo demeura tandis que l’Angleterre, restée libre et arrimée sur son mythique méridien ; tic-tac, donnait l’heure exacte car il n’y a que 2°27 d’écart de longitude entre Londres et Paris, pour 4°33 envers Bruxelles. C’est donc bien la même zone, et VGE ou ses conseillers auraient dû ne rien faire en mars 1976, quand ils lancèrent erronément la "double heure d’été", et remettre les pendules à leur place (comme disait Johnny) avec le retour à GMT zéro fin septembre pour introduire le +1 au printemps suivant, heure d’été simple. Vous suivez ?

Sûrement, mais pas Jean-Claude Juncker qui affiche sa préférence pour la double heure d’été permanente, aggravant l’erreur de 76. Les enfants seront donc encore dans le noir lors de leur première récréation, les agriculteurs expliqueront aux vaches comment se lever, avec eux, encore plus tôt en hiver, et nos tristes journées obscures seront pareilles à un tunnel bruxellois embouteillé. Et si l’harmonisation actuelle, même bancale, disparaît et que chaque État pourra agir selon son intérêt - tout le contraire de l’idéal européen - ce sera la pagaille. Mais les hédonistes bobos qui adorent les drinks tardifs sur les terrasses toujours lumineuses (plaisir que je ne boude pas, étant privilégié) ne penseront guère aux ouvriers et travailleurs à temps postés, les pompiers, policiers, maraîchers, éboueurs, agents de surveillance et maintenance, urgentistes - la liste est longue - qui s’extirperont de leur couette matinalement, aggravant encore les inégalités sociales. A-t-on consulté les pédiatres, gériatres, et infirmières, des nutritionnistes et experts en sommeil ? Ou même des psys qui soutiennent que l’obscurité est un facteur aggravant de dépression ? Non, juste un sondage réservé aux internautes, et basta. Il démontre que le Sud veut davantage de soleil ? Fort bien mais cela ne devrait pas léser davantage ceux qui en manquent déjà cruellement.

Décidément les décisions à la fois drastiques et mal ficelées compliquent tout. En 1949, Mao liquida les cinq fuseaux horaires chinois pour ne garder que celui de la capitale, contraignant les travailleurs de l’Ouest à se lever en pleine nuit. Aberration qui persiste. Les pays proches de l’équateur ne se font pas de soucis. Leur soleil est un métronome, faute de saisons. C’est une facilité, mais quel ennui !