Agriculture et société

Etienne de Paul de Barchifontaire Publié le - Mis à jour le

Opinions Dernier secrétaire général de l’Alliance agricole belge

La crise que traverse l’agriculture aujourd’hui est une occasion de rappeler que ce secteur n’est pas un secteur économique comme les autres. L’agriculture couvre un large éventail d’activités d’ordres divers : économique, social, environnemental et aussi éthique. De plus, son caractère indispensable, essentiel, capital ne fait pas de doute pour un esprit sensé et de bonne foi. L’agriculture permet tout simplement de vivre, d’exister physiquement. Cela ne doit jamais être perdu de vue.

Rien n’est étranger à l’agriculture quand il est question de la nature : eau, air, terre, climat Si, depuis longtemps, l’homme s’est aperçu que la nature n’est pas immuable, il doit convenir, aujourd’hui, que son avenir y est directement lié. L’agriculture est un facteur fondamental de préservation de la nature et surtout de la vie, qu’elle soit humaine, animale ou végétale.

Actuellement, le développement quasi exponentiel de l’offre en agriculture est dû à la productivité engendrée par le progrès technique, la politique des prix menée par le passé et une meilleure gestion. Si une vive admiration s’impose pour l’intelligence individuelle et collective qui a su réaliser une société particulièrement confortable pour beaucoup, il faut cependant savoir faire le point et faire la part des choses.

Ainsi, "après une période d’expansion scientifique et technique exceptionnelle, la science est remise en question fréquemment, et certains la considèrent aussi comme la source principale de tous nos maux. Cela entraîne une motivation, peut-être, en faveur de la vague d’irrationnel qui déferle depuis quelques années déjà. Avec ce type de motivation, tout est noir ou tout est blanc, tout est mal ou tout est bien : les bons d’un côté et les mauvais de l’autre. En fait, on manipule les gens plutôt que de les pousser à réfléchir. L’action, surtout l’action de masse, est tellement plus rassurante, tellement plus facile, tellement plus exaltante que la réflexion." (Louis Leprince-Ringuet)

Et pourtant, il faut nuancer et réfléchir, notamment au caractère multifonctionnel de l’agriculture. Au préalable, il faut prendre conscience que le monde agricole ne représente quasi plus aucun poids en matière électorale et qu’il lui faut donc des alliés pour arriver à être entendu par le pouvoir politique. Il doit se tourner davantage vers les consommateurs, vers les associations citoyennes. En effet, tous les électeurs sont des consommateurs de produits agricoles. D’autre part, le libéralisme ambiant qui prévaut au niveau du marché mondial ne permettra pas d’apporter une solution via une éventuelle régulation du marché, contraire justement à ce libéralisme dans lequel certains se sont engouffrés aveuglément.

Le marché mondial agricole n’aurait réellement un sens que si tous les agriculteurs bénéficiaient des mêmes règles en matière fiscale, sociale et environnementale au niveau de la planète. Or loin s’en faut. A cela, il faut ajouter l’aspect éthique. En effet, dans les rôles fondamentaux de l’agriculture, l’alimentation des hommes, de tous les hommes, doit rester sa vocation première et cela est valable pour le monde entier. Or la réalité est tout autre. Le seul recours est, à l’évidence, de se tourner vers le consommateur et de lui proposer un "contrat" entre la société et l’agriculture.

Ce contrat devrait prévoir une "politique de prix minima" en contrepartie d’exigences en matière de qualité des produits et de protection de l’environnement bénéficiant à l’ensemble des citoyens. Un prix minimum, est-ce envisageable ? Pourquoi pas ? Les prix des cigarettes, des médicaments, des journaux, des parfums sont fixés ! Pourquoi n’en serait-il pas de même pour le prix du lait ou de tout autre produit agricole ?

Dans le passé, nous avons connu le contrôle des prix. Pourquoi ne pas y revenir si cela est bénéfique à la société ? Bien sûr, cela nous éloigne du libéralisme pur et dur. Mais lorsque l’on voit ses méfaits dans le secteur agricole, pourquoi ne pas laisser triompher le bon sens et revenir à des pratiques commerciales davantage compatibles avec l’intérêt vrai des citoyens ? La "malbouffe" ambiante, avec toutes ses conséquences en matière de santé : obésité, carences diverses est un argument essentiel à développer auprès des consommateurs pour favoriser les productions locales, dont les méthodes de production et la qualité sont vérifiables.

Il est désolant de constater combien des produits sains et de qualité mis en marché par les agriculteurs sont parfois dénaturés dans l’industrie alimentaire. De plus, sur le plan écologique et humanitaire, manger local évite des transports coûteux, inutiles et donne du potentiel de production aux pays d’où sont exportés massivement des produits de substitution aux céréales, matières grasses et protéines qui peuvent être produites chez nous. Par ailleurs, l’agriculteur assume tous les risques, qu’ils soient de marché, climatiques, maladies pour les végétaux et les animaux Il n’est pas normal qu’il ne bénéficie pas d’un soutien sous cet angle également. Une attitude proactive s’impose tant pour l’agriculteur que le consommateur.

La seule voie réaliste à explorer : un "contrat" entre la société et l’agriculture. Il est temps que le consommateur prenne bien conscience de ce qui est effectivement bon pour lui. La première médication de l’homme est son alimentation quotidienne ! A l’évidence, l’agriculture implique une approche holistique qui doit prévaloir sur la pensée unique qui veut que le libéralisme soit le critère de base à prendre en compte quel que soit le secteur économique concerné. Pour l’agriculture, l’expérience montre que c’est totalement inadéquat et que les dommages collatéraux, que ce soit en matière d’emploi, de santé, d’environnement justifient une approche beaucoup plus nuancée, beaucoup plus approfondie. En son temps, on a bien prôné l’exception culturelle ; les arguments ne manquent pas pour prôner l’exception agricole ! L’agriculture, c’est la vie, sauvons-la ensemble !

Etienne de Paul de Barchifontaire

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