Opinions

Une opinion d'Henri Goldman, rédacteur de la revue "Politique" qui fête ses vingt ans (1).


Aimer la France ? Bien sûr. Les liens sont solides. Mais, alors, l’aimer sans complexe. Pas comme des "petits Belges" fascinés par un modèle, qui éternuent quand la France s’enrhume. En adultes.


Dans quelques semaines, toute la Belgique francophone sera suspendue aux résultats électoraux du grand pays d’à côté, comme si son propre sort en dépendait. Dans notre monde intellectuel et culturel, beaucoup se sont longtemps dits "belges de naissance mais français de cœur". Et, de Liège à Virton, la liesse populaire célèbre toujours le 14 juillet tandis que le 21 juillet n’est qu’un jour de congé sans signification particulière.

Depuis quand sommes-nous à ce point émotionnellement attachés à la France ? Probablement depuis que celle-ci est une république et depuis que sa révolution a dessiné un nouveau chemin pour l’émancipation du genre humain. L’onde de choc de 1789 ébranla toute la planète. Son évocation accompagna pendant deux siècles la plupart des mouvements révolutionnaires. Et ce message s’exprimait dans la langue française, notre langue.

Le revers de l’imagerie

Cette imagerie d’Epinal avait son revers. Certains peuples étrangers firent l’expérience de la distance qui séparait la France fraternelle de la France dominatrice. Celle-ci, dans ses aventures extérieures, contredisait la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen dont elle avait accouché. Le rêve se dissipa rapidement quand, "armée pour la conquête du droit, la Révolution s’abîma en des entreprises de conquête" (Clemenceau) en prétendant s’exporter à la pointe des baïonnettes au reste de l’Europe. Il se dissipa plus tard pour les élites des colonies françaises qui furent nombreuses à se former au Quartier Latin. Longtemps, leurs leaders rêvèrent de l’égalité citoyenne dans le giron d’une République universelle. Ils virèrent leur cuti quand ils s’aperçurent que les idéaux de la Révolution française ne valaient pas pour les Noirs, pour les Arabes ou pour les Vietnamiens réduits à l’état de sujets d’un Empire colonial planétaire.

Enfermés dans un pays inconsistant

Malaise aussi en Belgique. Quand, en 1792, les armées révolutionnaires envahirent les territoires sous souveraineté autrichienne qui, en 1830, constitueront la majeure partie de la Belgique, elles ne furent pas accueillies à bras ouverts. Un despotisme prétendument éclairé qui parlait français ne valait pas mieux que celui de l’empereur Joseph II qu’il remplaçait et qui parlait allemand.

Mais, au fil des années, c’est tout naturellement vers la France que la gauche émergente, d’abord libérale puis socialiste, se tourna. Dans cette gauche, la fascination pour la France fut alimentée en permanence à partir des expériences historiques de son flan sud, de la Commune de Paris à Mai 68 en passant par le Front populaire. Plus largement, cette intelligentsia restait subjuguée par la métropole culturelle parisienne distante d’à peine 300 kilomètres qui rayonnait à travers ses chaînes de télévision et sa presse qu’elle consommait avidement.

Se percevant souvent comme la pointe culturelle avancée de l’Hexagone, nourris dès l’école par les grands auteurs compilés par Lagarde et Michard, de nombreux Belges d’expression française se sentaient enfermés dans un pays inconsistant où, désormais, ils se retrouvaient minoritaires face à des nationalistes flamands chez qui, selon le socialiste Jules Destrée, "on sent la haine de la langue française avec tout ce qu’elle apporte d’idées françaises d’émancipation et de révolution". Tandis qu’à nos frontières, à deux pas, la République brillait de mille feux…

Pourtant, tout nous distingue

Cela, c’était hier. Aujourd’hui, elle scintille à peine. Cela fait bien longtemps que la France - et l’Europe, d’ailleurs - n’est plus le centre du monde par rapport auquel le reste de l’humanité se positionne. Sauf, une fois de plus, pour la Belgique francophone. Même si son étoile a bien pâli, la France reste notre horizon intellectuel indépassable, nous qui, pour la plupart, ne nous informons dans aucune autre langue et ne savons rien de ce qui se pense ailleurs. Nos stars intellectuelles s’appellent Caroline Fourest ou Emmanuel Todd, soit celles qui sont sélectionnées par le système médiatique français.

Pourtant, si Paris reste notre étalon, nos deux sociétés sont aussi dissemblables que possible. Faisons l’inventaire. Là - en France - une monarchie républicaine autoritaire, ici - en Belgique - une monarchie décorative qui tient du théâtre subventionné. Là un système politique majoritaire qui favorise l’alternance, ici un système proportionnel qui force les coalitions. Là une France "une et indivisible" qui ne reconnaît l’existence d’aucune minorité, ici un pays fédéral compliqué constitué de minorités constitutionnellement protégées. Là une laïcité sourcilleuse qui refoule l’expression des religions dans l’espace privé, ici une société où des courants d’inspiration religieuse ou philosophique gèrent des pans entiers de la Santé, de la protection sociale, de l’Ecole et de l’Université. Là une société centralisée du "tout politique" qui se gouverne du haut vers le bas, ici un système de pouvoirs bardés de contrepoids faisant la part belle à une société civile institutionnalisée. Là un syndicalisme anémique, avec un des taux de syndicalisation les plus bas d’Europe, ici un bloc syndical encore puissant, incontournable dans la négociation sociale…

Aimer, mais sans complexe

La langue partagée et les mythes qu’elle charrie nous rapprochent de la France. Tout le reste nous en sépare.

Aimer la France ? Bien sûr. Les liens noués par l’histoire et la géographie, ravivés chaque jour par la langue partagée, sont solides. Mais l’aimer sans complexe. Pas comme des "petits Belges" fascinés par un modèle, qui éternuent quand la France s’enrhume. En adultes.


→ (1) Un numéro spécial sort ce vendredi pour fêter le vingtième anniversaire de la revue "Politique" en 2017. Le thème de ce texte en est le fil rouge : tenter de cerner ce sentiment particulier d’amoureux déçu que tant de francophones de Belgique entretiennent avec l’Hexagone. Dans la foulée de cette sortie, deux soirées de rencontres avec les auteurs seront organisées à Bruxelles (le 21/02, Tropismes) et à Paris (le 22/02).