Opinions

De Gilles Pesquié, Français, ancien champion du triple saut.

Dilemme de famille : je vous préviens, je ne ferai aucun commentaire, ni avant, ni pendant, ni après cette tragédie fratricide. On va rêver, chacun de son côté, d'accord, mais en même temps !


Zut et re-zut ! Dilemme familial pour la seconde fois en moins d'un an, après la Coupe Davis ! Là, c'était une partie de gentlemen, un concours de tir à la raquette avec filet séparatif, des lignes à respecter, arbitre super classe assis dans un fauteuil comme à l'orchestre, vidéo impeccable, et même des assesseurs pour fournir les munitions ou passer la serviette en cas de défaillance... Tout le toutim de gens bien élevés dans les règles du duel, quoi ! Mais la Couupe du Mooonde de Fooootball, non mais voilà une autre Histoire ! Et là, sûr qu'on va encore plus suer, transpirer, gueuler, vibrer, chanter ou pleurer comme des bêtes !

Enfin, on y est, on y croit tous d'un côté ou de l'autre, on va y croire dur comme fer, on va aller au bout... au bout de quoi ? De nos émotions évidemment nationales, de notre identité à tous, qui nous fait peuple, langue, culture, nation, et toujours...famille ! Zut à cette lutte intestine qui va nous séparer près de deux heures comme deux troupeaux devant un téléviseur, beuglant, ruant, suintant, espérant le coup de pied salvateur d'un maître-vacher ou vachard, un Lukaku ou un M'Bappé, issus par ailleurs de nos campagnes profondes et généreuses d'intégration colonialiste.

Et oui c'est bien un dilemme de famille ! Alors je veux dire à la mienne ceci, avant de délirer sur What'sApp et nos échanges intimes à coup d'émoticones, de drapeaux et d'urgences partagées : Je ne ferai aucun commentaire, ni avant, ni pendant, ni après cette tragédie fratricide ! Le moment venu, complètement fada à la moindre approche de ce bout de cuir rond vers une paire de filets, j'aurai, je pense, trop de difficultés à me situer en pensant à vous, qui êtes la suite de quelque chose que je ne saurai plus définir. Mais je garde mon identité pour moi, et sachez qu'elle vous inclut.

Entendre parler toutes ces langues autour d'un bac à sable

Pardon si je vous parle un peu de toutes ces belles choses que le sport m'a appris, qui m'ont fait grandir, savoir gagner, savoir perdre, être plus que moi-même, et vibrer comme nous le faisons encore. Il me revient quelques souvenirs de 1982 ; je terminais mon service militaire devant l'écran géant installé pour nous à la caserne, pour suivre une demi-finale d'anthologie. Après que la France ait mené 3 à 1 en prolongations, l'Allemagne égalisait, et nos espoirs s'inclinaient aux tirs aux buts ! Je me rappelle encore de ce silence de cathédrale qui nous accompagnait en sortant de la salle. Notre défenseur Battiston sortait, lui, dans le coma sur une civière... En fouillant un peu plus mes archives, je retrouve aussi cette date du 5 juin 1982 : Coupe d'Athlétisme du Traité de Rome... Je sautais au Heysel de Bruxelles pour célébrer l'Union Européenne naissante. J'ai fini troisième du concours de triple saut, certainement derrière un Allemand, un Polonais, un Anglais ou un Belge, tout fier dans mon maillot tricolore avec ma moustache de Gaulois. Je ne sais pas si je mesurais à l'époque la dimension politique fort sympathique de cet événement dédié à la jeunesse. C'était chouette d'entendre parler toutes ces langues autour d'un simple bac à sable, de se mesurer bien sûr, mais aussi d'essayer de se comprendre, voire de se féliciter.

Contrer les ultras

J'aimais le sport pour ça : la possibilité de voyager, de connaître et d'apprendre autre chose que mon quotidien, de rencontrer, de me mesurer à moi-même et d'apprendre sur moi... J'en parle maintenant, à l'heure où l'Europe a tant de mal à accorder ses voix. Je vous souhaite donc le meilleur pour vos voix et vos espoirs, soyez sûrs que je les entends, au-delà de mon pays, de ma France qui est aussi la vôtre.

Il y a quelques jours, dimanche 1er juillet exactement, je regardais la cérémonie d'entrée de Simone Veil au Panthéon, la tombe et la mémoire de nos grandes figures historiques, culturelles et sociales. (Lisez sa biographie, ou parlez d'elle à vos enfants). Fugitivement m'est venue l'envie de me faire tatouer le poignet. C'est très à la mode, il n'y a qu'à voir les bandes dessinées exhibées sur nos plages l'été ! Qui sait si je n'y céderai pas un jour, mais alors juste pour un numéro sur ma peau : 78651, la seule identité de Simone dans les camps d'Auschwitz. C'est aussi bien qu'un tigre, un poignard, une rose ou un drapeau, et côté mémoire, ça aurait drôlement plus de gueule qu'un "Ronaldo pour la vie". À ceux qui ne comprendraient pas, ça obligerait à raconter une histoire, celle du bien et du mal, indissociables. Puissent les supporters de nos années folles, et les plus ultras, s'en souvenir.

Rêver en même temps

Bref, chacun de nous va bientôt se souvenir de façons fort différentes de cette demi-finale franco-belge ! La joie ou les larmes dissipées, qu'il ne lui reste que du bien, et de la passion. Un épisode de plus, partagé différemment, mais, tout compte fait, qui va lier nos vies et nos familles un peu plus ce 10 juillet 2018. Déjà 2018, comme le temps passe ! Allez, on va rêver, chacun de son côté, mais surtout en même temps ! Si j'osais, et pour rester courtois, comme le gardien du même nom, je dirai : "Allez les Diables Bleus !"