Opinions À force de pourchasser la nature par une consommation effrénée, celle-ci pourrait bien se retourner contre nous…Une chronique de Eric de Beukelaer.

Le 23 juillet dernier, ces pages publiaient ma chronique intitulée "Vous allez disparaître…", à la suite d’une remarque que me fit un politicien concernant l’avenir du christianisme. Cette contribution ne se voulait pas polémique, mais n’en alimenta pas moins de nombreuses réactions. En soi, ceci est une bonne chose. Sauf que beaucoup m’ont attribué des propos que je ne pense pas avoir tenus, lisant - tour à tour - dans ma prose une "inquiétude" ou une "attaque contre la laïcité".

Un même texte peut, en effet, susciter des interprétations totalement divergentes. Ceci, parce que toute personne aborde la réalité avec des lunettes particulières. Celles de son intelligence, mais aussi - voire surtout - celles de ses émotions. Ce qui explique qu’un même discours sera reçu différemment et engendrera des réactions multiples, qui en apprennent autant sur le récepteur du message que sur les propos tenus.

Ce qui m’amène au sujet du jour, que la démission de Nicolas Hulot ramène en pleine actualité : pareil filtre émotionnel explique pour une part notre paralysie face au réchauffement climatique.

Dans un édito publié dans ce quotidien le 8 août dernier, Gilles Toussaint fustige notre commune inertie à réagir à ce défi qui engage l’avenir de l’humanité. Et de conclure : "Il n’est pas encore trop tard, mais il est minuit une." L’enjeu est intellectuellement simple à saisir. Il est facile de comprendre que l’activité humaine fait peser sur la planète une empreinte écologique démesurée. Et pourtant, la majorité d’entre nous réagit à cette menace, qui réduit la biodiversité et hypothèque à terme la survie de l’espèce humaine… en poursuivant son petit bonhomme de chemin.

Intellectuellement, nous savons que la question est cruciale, mais nos émotions - tissées d’habitudes qui rassurent et de peur du changement - font en sorte que nous naviguons entre déni et fatalisme. C’est la tragédie du Titanic (1912) qui se rejoue à l’échelle de la planète. Par confort mental, chacun se persuade que le paquebot est insubmersible et que des canots de sauvetage à son bord ne sont qu’un élément décoratif. Et voilà que l’invincible navire fonce à pleine vapeur dans la mer froide. Quand advient l’iceberg, il est trop tard pour manœuvrer. Et pendant ce temps-là, l’orchestre joue des airs gais…

Un autre récit marin prend ici des relents de prophétie : Moby Dick, le roman d’Herman Melville (1851). La folie du capitaine Achab lance son navire baleinier à la poursuite de l’énorme cachalot blanc… qui fera sombrer le bateau. Mue par un désir débridé, notre espèce se croit toute-puissante et se permet donc tout. Mais à force de pourchasser la nature par une consommation effrénée, celle-ci pourrait bien se retourner contre nous et - tel Moby Dick - nous détruire.

Une nouvelle génération pourtant se lève. Des sociologues la nomment "les renaissants". Leur univers émotionnel est moins accroché aux impasses du passé. C’est pourquoi ils se mettent en route pour accompagner la transition vers un monde durable. Le film-documentaire Demain (2016 - Mélanie Laurent et Cyril Dion) illustre leurs actions concrètes, loin des querelles idéologiques.

Dans son encyclique Laudato si, notre Pape invite à les rejoindre, par une conversion qui embrasse le regard émotionnel que nous posons sur la création : "Si nous ne parlons plus le langage de la fraternité et de la beauté dans notre relation avec le monde, nos attitudes seront celles du dominateur, du consommateur ou du pur exploiteur de ressources, incapable de fixer des limites à ses intérêts immédiats. En revanche, si nous nous sentons intimement unis à tout ce qui existe, la sobriété et le souci de protection jailliront spontanément." (n°11) Le 1er septembre était, à la demande du Pape, la journée mondiale de prière pour la création. Prions donc… et agissons.