Opinions

Eric DAVID

Professeur émérite de droit international de l’ULB

Le bilan d’Amnesty est-il positif ? Voyez-vous des éléments plus faibles ?

Pour le vieux militant d’Amnesty que je suis (depuis 1980), le bilan d’Amnesty est évidemment positif. Nombre de prisonniers d’opinion adoptés par l’organisation ont pu témoigner que leur situation s’était améliorée à partir du moment où des campagnes de lettres demandant leur libération avaient été adressées aux autorités qui les détenaient.

Certes, ces campagnes sont, évidemment, loin de conduire à la libération automatique du prisonnier mais le fait qu’elles puissent améliorer sa situation pénitentiaire est déjà un motif de satisfaction. Bien sûr, Amnesty n’a d’autre pouvoir que celui d’ameuter l’opinion publique, mais il serait erroné de n’y voir aucune efficacité. En 1989, j’ai eu la chance de faire partie de la délégation d’Amnesty à la Sous-Commission des droits de l’homme des Nations unies à Genève. J’ai été très surpris de voir à quel point les représentants des Etats faisaient notre siège afin de savoir si nous allions les citer, les dénoncer ou les critiquer.

Amnesty n’était donc pas simplement une vox clamat in deserto mais, au contraire, c’était une opinion que les missions étatiques redoutaient, même si cela n’a pas empêché la terre de tourner Un témoignage de l’efficacité d’Amnesty : la dénonciation, en 1979, des détentions et meurtres d’enfants par Bokassa, l’ubuesque empereur de Centrafrique, c’est cette dénonciation spectaculaire qui a conduit la France à appuyer son renversement 4 mois plus tard. Un autre motif de fierté d’Amnesty, c’est son intervention comme amicus curiae, en 1989, dans l’affaire Soering devant la Cour européenne des droits de l’homme : il s’agissait de savoir si le Royaume-Uni pouvait extrader aux Etats-Unis un meurtrier présumé qui risquait d’encourir la peine de mort.

Amnesty qui milite contre la peine de mort aurait, dit-on, plaidé le fait qu’une telle extradition exposerait la personne extradée au "syndrome du couloir de la mort" qui pouvait durer plusieurs années (eu égard à l’incertitude de l’exécution), et qu’une telle situation était un traitement inhumain et dégradant interdit par la Convention EDH : cette thèse a conduit la Cour à déclarer que l’extradition de Soering vers les Etats-Unis serait illicite.

N’assiste-t-on pas à une certaine bureaucratisation de l’organisation ?

J’ignore si c’est le cas, mais c’est inévitable vu le développement de l’organisation. En tout cas, je ne la ressens pas comme négative. Quel rôle a-t-elle joué dans la création des diverses cours internationales ?

Amnesty a milité pour la création de la Cour pénale internationale, mais elle n’était pas seule; plus de 300 ONG s’étaient unies à cet effet (Coalition pour la CPI).

Amnesty se dit apolitique. Est-ce une bonne chose ?

Oui, car cela évite d’identifier Amnesty à un parti. Cela ne veut pas dire qu’Amnesty ne fait pas de politique : le combat pour la promotion des droits humains est un combat politique puisqu’il concerne la gestion de la cité.

La conception droit-de-l’hommiste des relations internationales ne relève-t-elle pas de la bien-pensance ?

Je suis tout prêt à être qualifié de "droit-de-l’hommiste" et de "bien-pensant": c’est moins gênant que d’être traité de tortionnaire ou de dictateur.

Drieu GODEFRIDI, Philosophe

Le bilan d’Amnesty International est-il positif ?

Je pense qu’il est globalement positif. Amnesty a permis la libération d’un grand nombre de gens qui ont été emprisonnés sur la base de délits d’opinion. Il y a d’ailleurs assez peu de gens qui le contestent. Certains points sont en revanche contestés depuis quelques années.

Lesquels ?

L’organisation a connu un certain nombre de dérives. La première est une grande sélectivité dans les cibles choisies. Il y a eu deux poids deux mesures, par exemple le traitement accordé par Amnesty à l’égard de certains pays démocratiques et d’autre part une forme de plus grande souplesse à l’égard de régimes autoritaires ou carrément dictatoriaux.

La deuxième critique, c’est que l’organisation a voulu étendre le périmètre de sa compétence, alors que sa zone d’action initiale est encore loin d’être achevée – il y a toujours de très nombreux prisonniers politiques de par le monde. Amnesty a en effet commencé à s’occuper de pauvreté, d’avortement et de sujets qui n’ont aucun rapport avec son activité initiale et qui la déforcent, dans le sens où cela rend floue son image. Elle souffre aujourd’hui d’un déficit d’image dû à cela.

Est qu’Amnesty n’est pas gagnée par une certaine forme de bureaucratisation ?

C’est en effet ma troisième critique. Il ne faut peut-être pas être trop sévère dans le procès car toute organisation connaît cette pente après plusieurs dizaines années d’existence. Ici, ce qui est particulièrement fâcheux, c’est qu’elle fait appel à la générosité publique alors qu’on a révélé les salaires mirobolants de certains de ses hauts dirigeants. La manière dont Amnesty récolte ses fonds est également problématique. Elle utilise des méthodes marketing extrêmement agressives. Elle incite non seulement les particuliers à faire un don, mais à payer tous les mois en signant une domiciliation bancaire, y compris quand ce sont des personnes âgées ou plus faibles. Cela me paraît assez difficile à justifier.

L’organisation se dit apolitique. Est-ce bien la réalité ?

Initialement, c’était vrai et c’était nécessaire pour pouvoir soutenir son combat de manière légitime. Malheureusement, dans la durée, il s’est avéré qu’Amnesty était de plus en plus engagé sur le plan politique, et même idéologique.

Certains reprochent une approche systématiquement droit-de-l’hommiste des relations internationales. Votre avis ?

Amnesty est dans son droit en essayant d’instiller la conception des droits de l’homme dans les relations internationales, mais cela me paraît péremptoire de l’exiger des pays démocratiques en se montrant beaucoup plus souple à l’égard de pays qui ne le sont pas.

Amnesty, comme d’autres organisations humanitaires, plaide pour le droit d’ingérence. A raison ?

On ne peut proclamer un droit d’ingérence de manière systématique. On voit qu’on intervient en Libye et qu’on n’en sort pas. Il se passe des choses aussi inacceptables en Syrie, et là on ne bouge pas. Et je ne pense pas que demain on va déclarer la guerre à la Chine même si on se rend compte qu’il y a encore beaucoup de gens exécutés.