Opinions

Une opinion d'Etienne Dujardin, juriste et chroniqueur.


Alors que nous devons rester debout face au terrorisme islamiste et continuer à vivre, certaines voix s’élèvent pour que la presse change ses habitudes et ne publie plus ni le nom, ni la photo, ni la nationalité ou autres composantes du profil des terroristes. Changer nos habitudes notamment dans les médias - temple de la liberté d’information et d’expression, appelé souvent à raison le 4ième pouvoir et pilier même d’une démocratie vivante – serait une énorme erreur.

Nous céderions du terrain face aux ennemis de nos valeurs. Lorsque l’on voit partout dans le monde, et récemment en Turquie notamment, des régimes autoritaires – voire dictatoriaux – s’en prendre à la presse et lui dicter sa façon de faire, cela doit nous convaincre que nous ne pouvons pas changer nos habitudes dans ce domaine sous la pression de barbares qui s’en prennent aux fondements de notre démocratie.

Par ailleurs, l’interdiction de citer les noms ou de publier les photos des terroristes serait inefficace à différents titres. Les djihadistes disposent en effet de leurs propres canaux de presse et sites de propagande, dont il serait d’ailleurs urgent de mieux contrôler les accès. De plus, dans une démocratie qui se respecte, tout citoyen a le droit de disposer d’une information complète et vérifiée. Je vous laisse imaginer le nombre de théories du complot et la multiplication des blogs d’information où se propageraient de fausses rumeurs sur tels ou tels détails de l’identité ou de la vie des terroristes. Soyons sérieux : le droit à l’information doit primer. Allons-nous cacher tous les méchants de ce monde, de Ben Laden à Dutroux en passant par Madoff, sous prétexte de ne pas leur faire de publicité ?

Ne pas en faire des stars

La vraie question est bien plus profonde et touche au traitement de l’information et à la "starification" des terroristes. Mettre Salah Abdeslam en « une » d’un journal, filmer son cortège de police à l’aide de motos, filmer son institutrice pour savoir comment il se comportait quand il avait 10 ans, lui dresser un énorme portrait comme si on parlait de Cristiano Ronaldo ou de Jennifer Aniston n’est pas des plus adéquats. Tout en donnant les clefs de compréhension sur son parcours, il faut faire preuve d’une grande sobriété dans le traitement de la vie d’un terroriste. L’absence de balises suffisantes à ce niveau peut soit faire trop d’honneur aux terroristes, soit donner l’envie à certaines personnes en mal d’identité de passer à l’acte. On a parfois l’impression que la presse réserve beaucoup plus de place aux terroristes ou à leurs proches qu’aux victimes innocentes. Voir Mohamed Abdeslam passer sur tous les plateaux de TV à la suite des attentats de Paris et même s’adresser à lui par voie de presse était tout simplement indécent.

Outre la "starification", il me semble qu’on ne doit pas non plus donner trop de détails sur le montage des opérations terroristes comme le type d’explosifs utilisés ou le mode de fabrication, l’approvisionnement des armes… Il faut, bien sûr, donner un certain nombre d’informations nécessaires au décodage des événements, mais pas des informations de nature à mettre en danger la police, son travail ou à compliquer les recherches pour d’autres futures enquêtes.

Ce sujet sensible comporte indéniablement des vrais questions qui vont en réalité bien plus loin que le simple nom ou la photo des terroristes, mais faisons attention de ne pas céder face à la barbarie en touchant à un pilier essentiel de toute démocratie qui se respecte, à savoir le droit à l’information.