Opinions
Une chronique de Carline Taymans, professeure de français dans une Ecole européenne.


Le slogan est magnifique. À la fois clair et ambigu, facile à dire et à retenir. Inscrit dans les programmes, il représente aussi un fameux défi.

Apprendre à apprendre, c’est exactement cela. Pas juste donner, comme s’ils étaient des cadeaux précieux, des faits, dates ou techniques que nous avons appris, mais bien, en plus, créer un intérêt, ouvrir des horizons, procurer l’envie de retenir tout cela, de l’utiliser, de l’approfondir. Nous sommes tous partis de cette envie-là. À l’arrivée, sur le terrain, nous nous demandons encore, du reste, comment y parvenir. Tous les jours, pour certains. De temps en temps, pour d’autres.

Parce que les regards distraits lassent, les travaux bâclés blessent, les échecs déçoivent, même et peut-être surtout s’ils ne constituent pas la majorité des résultats. La formule "apprendre à apprendre", qui s’emploie de plus en plus, et désormais jusque dans les programmes de cours, résonne donc comme un rappel de bon sens. Avec son allure de slogan, elle signifie tellement que chacun, de son côté, consacre un temps plus ou moins long en classe à présenter aux élèves des techniques efficaces pour prendre des notes, par exemple, ou mémoriser des formules, ou encore planifier ses préparations à de gros tests. Un fameux défi, cependant.

Car ce n’est pas parce que les profs ont - forcément ! - réussi leurs études qu’ils sont pour autant experts en méthodes idéales pour y parvenir, et quand bien même ce serait le cas, encore faudrait-il qu’ils se montrent capables de les communiquer aux (beaucoup) plus jeunes, ce qui n’est jamais garanti. D’où l’appel fréquent de l’école à des spécialistes de la pédagogie moderne qui, au fait des recherches récentes en la matière, sont aussi devenus professionnels dans la diffusion de leurs conclusions auprès de publics concernés.

Ils arrivent, comme pas plus tard qu’en ce début de semaine, avec force tableaux, exercices et plaisanteries, pour remettre devant un public d’enseignants, donc acquis, quelques points sur les i à propos de l’éducation (le mécanisme permettant aux jeunes d’atteindre pleinement leur potentiel, a-t-il rappelé), de la mémorisation (associer, imaginer, répéter), des effets de la peur, des méthodes d’enseignement, des attitudes individuelles sur le succès, ce but recherché par tous. Ce faisant, ces pédagogues modernes soufflent la poussière qui aurait pu s’accumuler sur les méthodes de certains, insufflent des idées aux autres, ou confortent des troisièmes dans des attitudes qu’ils avaient déjà adoptées spontanément.

On a beau savoir que les cours magistraux sont moins performants, en termes de perception des contenus par les élèves, que des leçons soutenues, par exemple, par un apport audiovisuel, ou que demander à un élève d’expliquer une matière aux autres est la meilleure méthode pour lui faire retenir ce sujet, on ne prend pas toujours le temps de chercher le support adéquat, on ne prend pas toujours la peine de lancer des discussions, on recule parfois devant la perspective d’organiser des travaux de groupe ou des exposés, on ne pense pas à inventer ou raconter des histoires mnémotechniques. Après la piqûre de rappel, si.

Au-delà de cette profonde utilité, la visite d’un expert pédagogue dans une école a pourtant, quand on y réfléchit, un aspect plutôt cocasse. Surtout pour les francophones, pour qui le mot "apprendre" a une double signification : le pédagogue en visite, c’est un enseignant qui apprend à des apprenants à apprendre à leurs apprenants comment apprendre. Tandis que, pendant ce temps, les autres enseignants, ainsi que leurs élèves, apprennent, dans un sens ou dans l’autre. Parlez d’une obsession !

Apprendre, c’est plus qu’un boulot (pour les premiers) ou une obligation (pour les seconds). C’est la raison d’être des écoles. Une sorte de virus, visiblement, dont on espère que tous l’attrapent. Comme l’indique la racine latine du mot même : apprehendere, prendre, saisir, attraper. Pour ne plus lâcher.