Opinions

Une opinion d'Eloy Romero-Muñoz, chercheur en didactique des langues. 

Enseigner une langue simplifiée que personne ne parle est frustrant pour les élèves et les profs. L’expression "parler comme un livre" n’est pas usurpée dans le cas de l’apprentissage d’une langue moderne. Et donc ?

Un consensus semble exister sur l’utilité économique d’apprendre le néerlandais pour les francophones. La connaissance de cette langue est en effet un prérequis pour l’emploi en Belgique. Une éventuelle indépendance de la Flandre n’y changerait rien, qu’on se le dise. Cette évidence pousse souvent M. et Mme Tout-le-monde à s’interroger sur la nécessité d’imposer le néerlandais aux petits francophones, une préoccupation abondamment relayée par les médias des deux côtés de la frontière linguistique. La décision finale (imposer ou pas le néerlandais) relève d’un choix politique; il n’en sera donc pas question ici. Focalisons-nous sur un aspect du débat souvent peu développé : apprendre le néerlandais, pourquoi pas, mais quel néerlandais ?

La question peut paraître cocasse dans la bouche d’un francophone que l’on pourrait taxer de communautarisme déguisé; elle l’est beaucoup moins quand on l’entend au sein même de la société flamande. On assiste en effet à un vrai débat sur l’utilisation du néerlandais par les néerlandophones de Flandre, ce qui ne fait pas l’affaire de notre enseignement du néerlandais.

Interviews sous-titrées

Jadis stigmatisé pour son parler rustique, y compris au sein même de sa communauté linguistique, le Flamand moyen est aujourd’hui décomplexé par rapport à son patois local. Après le locavorisme, le Flamand a inventé le locaphonisme ! Le souci, c’est que les patois sont parfois mutuellement inintelligibles, à tel point que certaines interviews en "néerlandais" sont sous-titrées à la VRT (c’en est même devenu un sujet de moquerie récurrente par rapport aux Ouest-Flandriens). Cette vitalité des dialectes pousse les Flamands à communiquer à l’aide d’une langue véhiculaire que l’on appelle d’ailleurs fort à propos la "tussentaal", la langue du milieu. Malheureusement, cette "tussentaal" n’est pas non plus la langue que l’on retrouve à la télévision où l’on parle plutôt en VRT-Nederlands, une forme de néerlandais inspirée du néerlandais des Pays-Bas… mais avec l’accent du sud. En somme, il existe des patois aussi savoureux que nombreux, une langue véhiculaire un peu pauvre (de l’avis des spécialistes) et une langue sophistiquée réservée à des situations plus formelles… et il n’a pas encore vraiment été question des Pays-Bas dans notre discussion, ne l’oublions pas !

Comme si la situation n’était pas déjà assez compliquée, on se croit obligé d’en remettre une couche dans nos classes de néerlandais. En effet, on l’oublie parfois, mais les langues modernes que l’on enseigne dans nos classes sont des variantes "scolaires" qu’aucun locuteur natif n’utilise dans la vraie vie. Il y a au moins deux raisons à cela.

Les enseignants sont des apprenants

Tout d’abord, les manuels essaient de lisser au maximum les accents et les particularismes régionaux pour arriver à un résultat qui "ressemble" à la vraie langue tout en étant accessible aux apprenants. L’expression "parler comme un livre" n’est donc pas usurpée dans le cas de l’apprentissage d’une langue moderne. En ce qui concerne le néerlandais, ce processus de lissage est d’autant plus nécessaire que la langue est très variable (le bel euphémisme que voilà !)

Ensuite, la plupart des enseignants dans l’enseignement francophone sont eux-mêmes des apprenants, à un niveau plus élevé que leurs élèves certes, mais des apprenants tout de même. Ils ont donc internalisé cette langue scolaire épurée et, s’ils ne font pas ou n’ont pas fait l’effort de s’immerger régulièrement dans la langue et la culture néerlandophones, ils ne seront jamais exposés à autre chose que le néerlandais scolaire.

Cela ne mène nulle part

Toutefois, à trop vouloir rendre la langue accessible aux apprenants, on finit par enseigner quelque chose qui ne les mène nulle part. Nos élèves s’en rendent compte dès qu’ils mettent le nez hors de la classe quand le "hoe gaat het met u" qu’ils ont répété comme un mantra devient un improbable "oewist" que même certains enseignants auront du mal à comprendre.

Si l’on peut s’accorder sur la difficulté d’enseigner la langue "telle quelle" - et comme nous l’avons montré plus haut, il est compliqué de parler d’une seule langue dans le cas du néerlandais, on devrait dès lors s’interroger sur le néerlandais qu’il est pertinent de leur enseigner.

Frustration

Baser un cours sur un patois local semble mettre à mal l’objectif même de l’apprentissage du néerlandais tel que mis en avant par les partisans de cette langue. Opter pour la "tussentaal" qui est elle-même peu plébiscitée en Flandre pourrait avoir les mêmes conséquences, d’autant que les enseignants francophones ne l’apprennent pas en formation initiale et risquent aussi de s’offusquer des conséquences néfastes pour l’orthographe de ce parler oral ("Wat is dat ?" devient "Wa is da ?" en tussentaal par exemple).

Enseigner une langue simplifiée que personne ne parle est très frustrant pour tout le monde : les élèves comme les enseignants. Et donc la question reste entière : enseigner le néerlandais, pourquoi pas, mais quel néerlandais ?