Opinions
Une opinion de Sébastien Boussois, chercheur en sciences politiques associé à l'ULB et à l'UQAM (Montréal).


Le point commun de nos jeunes radicalisés : une identité défaillante, une volonté de chercher un monde meilleur et de donner du sens à sa vie. Voire de punir leur ancien monde, celui qui les rejette. Avec de tels "amis", a-t-on encore besoin d’ennemis ?


Les événements du 1er mai à Paris nous révèlent une fois encore l’importance de la montée des mouvements radicaux dans nos sociétés. Ces centaines de jeunes ultraradicaux de gauche qui ont terni la fête du travail ont une histoire ancienne et se mobilisent sur un terreau fertile : le malaise social et identitaire. Leur objectif : le renversement de l’ordre établi et une violence extrême qui finira mal un jour. Certains jeunes s’investissent dans la cause djihadiste, d’autres dans des groupuscules "politiques" violents.

Revenir à la racine

Ce sont les choses dont on parle le plus que l’on connaît finalement le moins. Qu’est-ce que la radicalisation au regard de ce que l’on découvre chaque jour ? Le terme est récent et vient en réalité du monde anglo-saxon : "revenir à la racine". Ne devrait-on pas parler de radicalisations au pluriel lorsque l’on voit le raz-de-marée extrémiste qui gagne de jeunes populations partout dans le monde ? Depuis qu’il existe en France, il ne semble s’appliquer dans l’opinion que pour la radicalisation islamiste. Or cette définition, au risque de devenir stigmatisante, ne définit pas uniquement les individus happés par la spirale islamiste. Si elle pose un problème majeur de sécurité pour nos sociétés, elle n’est certainement pas historiquement datée des débuts de l’islamisme violent.

On trouve de la radicalisation chez les jeunes d’un peu partout et depuis très longtemps, aussi bien chez les chrétiens ou chez les athées, dans les mouvements politiques et sociaux. Le point commun de tous ces jeunes : une identité défaillante, un sentiment de malaise dans leur propre société, une volonté de chercher un monde meilleur et de donner du sens à sa vie. Voire de punir leur ancien monde, celui qui les rejette. C’est se mettre avant tout en rupture avec la société où ils sont nés, dans laquelle ils vivent, pour se construire un nouvel idéal, et convaincre ou punir le plus grand nombre de ne pas vouloir les suivre dans ce chemin de purification et de résurrection. Le fil conducteur : ce sont les processus de radicalisation et de basculement dans la violence extrême. La différence entre toutes ces radicalisations : la destruction de soi ou la destruction des autres, voire les deux. La post-adolescence est la période de notre vie où l’on est à la fois le plus influençable et le plus déterminé à changer le monde. C’est là que l’idéologie opère pour instrumentaliser l’espoir des jeunes… au service d’objectifs pas toujours avouables.

Le radicalisme en histoire

Les exemples sont nombreux lorsque l’on réinscrit la notion récente de radicalisation à rebours dans l’histoire contemporaine. Quels points communs à tous ? En effet, quid des jeunes miliciens qui quittaient la France pour combattre en Espagne contre Franco ? Quid des brigades rouges et des attentats ? Quid des mouvements post-68 qui condamnaient la société de consommation, le modèle de développement post-Seconde Guerre mondiale et partaient sous d’autres cieux plus libres, permettant toutes les dérives ? Quid des skinheads et des amateurs de heavy metal qui vénèrent la mort et ce qui l’entoure ? Quid des jeunesses du Ku Klux Klan et des tabasseurs de Noirs aux USA dans les années 1960 et qui invoquaient déjà une raison divine à leur action raciste et nihiliste ? Quid des jeunes étudiants mormons qui font du prosélytisme dans les rues du monde et dont le mouvement a longtemps soutenu que la peau noire était le signe d’une disgrâce divine et entretenu la violence à l’égard des Afro-Américains ? Quid des nouveaux mouvements de jeunesses néonazies qui irriguent la politique de l’Europe de l’Est et jettent un froid nationaliste, raciste, xénophobe et violent au cœur de l’Union européenne ? Quid de ces jeunes radicaux fascisants ou militants d’extrême droite comme Alexandre Bissonnette, étudiant en sciences politiques à Québec, qui s’en prenait à une mosquée en janvier 2017 ? Quid donc de ces Blacks Blocs nés dans les années 1980 en Allemagne et dont la violence est de plus en plus manifeste ? Quid de ces courants sectaires et mouvements évangélistes qui défendent l’idée du jugement dernier et croient en l’apocalypse, y compris dans les plus hauts rangs de l’administration américaine de Trump, au point de mettre plus encore le chaos au Moyen Orient ? Ou de l’Eglise de Jésus Christ des Saints des Derniers Jours qui croit toujours en l’apocalypse et inonde l’Amérique latine, l’Afrique et l’Asie ? Quid encore, dans notre société de surcommunication, de ces nouveaux gourous du monde moderne, du show-bizz et du business qui remplissent des stades entiers par leur engagement "spirituel", et qui sont les porte-paroles directs ou indirects de mouvements sectaires dangereux psychologiquement ? Quid de Tom Cruise attaché à la scientologie et de Justin Bieber, nouvellement gagné par les théories sectaires de l’Eglise des stars en perdition - Hillsong NYC -, plus réac que hype, pour leur propre rédemption ?

Combien de temps canalise-t-on par ce biais sa propre violence interne ? Tout tourne autour de paramètres de basculement, à ce jour difficiles à anticiper : où se situent le danger pour soi et celui pour les autres ? Comment différencier les degrés de basculement vers la dangerosité ?

Un danger intérieur

Face au déclin apparent des grandes religions, dans ce monde individualiste et marchand, chacun se cherche une spiritualité, une mission, un sens à sa vie. Chacun tâtonne à l’âge ingrat et c’est dans ce contexte de pertes de repères, de désenchantement du monde, que le monde individualiste devient beaucoup plus instable, insaisissable, voire dangereux. La radicalisation de quelques-uns suffit à déstabiliser des sociétés tout entières et provoquer des climats de psychose dans des pays entiers. En effet, que nous reste-t-il si même "nos propres jeunes" deviennent ce danger ? Avec de tels "amis", a-t-on encore besoin d’ennemis ? Daech comme les mouvements néonazis l’ont bien compris en instrumentalisant le malheur de quelques-uns. Le ver est alors dans le fruit, un terreau favorable à toute idéologie de l’extrême qui saura cristalliser les haines, les rancœurs, les frustrations, autour d’un objectif commun : donner du sens à la vie d’une personne, du sens à leur mort finalement s’ils n’en ont pas trouvé à leur vie. L’étrange jubilation de passer d’un personnage zéro à un personnage héros joue comme un aimant. Elle ne concerne pas que les déclassés : on peut tout autant être inséré socialement, avoir une famille, des enfants, et ne pas avoir trouvé le sens de sa propre existence. La globalisation de nos modes de vie fait alors se répandre à vitesse grand V l’idéologie minoritaire. Elle nourrit à merveille nos pulsions de mort, tapies au plus profond de nous-mêmes, et devient une arme redoutable pour finalement "suicider" une société et ses valeurs.