Opinions Une opinion de Jean-Luc Vannieuwenhuyse, expert en mobilité (1).


L’allocation mobilité ("cash for car"), probablement approuvée par la Chambre ce jeudi, ne peut pas être le terminus du gouvernement. Elle doit agir comme tremplin vers un budget mobilité à part entière, pour trois raisons. Vers une mobilité durable, lentement, mais sûrement.



La Chambre donne ce jeudi son feu vert pour l’allocation de mobilité, plus communément appelée "cash for car". Malgré l’avis accablant rendu par le Conseil d’État à la fin de l’année dernière, le gouvernement Michel se félicite tout de même de cette première avancée sur le plan de la mobilité. Les travailleurs pourront dorénavant échanger leur voiture de société contre un montant supplémentaire en espèces, du moins si l’employeur leur en donne la possibilité. Un premier petit pas vers une mobilité durable. Mais nous n’y sommes pas encore. Le règlement "cash for car" n’a en effet pas le potentiel de démêler le noeud gordien de la mobilité.

Travailleurs et employeurs ne voient toujours aucune solution aux problèmes que représentent la surabondance de voitures de société et les files qui s’allongent. Nous continuons à monter dans notre voiture tous les matins pour ensuite perdre un temps précieux dans les embouteillages. Sans parler des effets néfastes du trafic sur l’environnement et notre santé.

Allocation ou budget ?

En ce sens, la règlementation "cash for car" tombe à point nommé. On peut y voir un signal d’alarme, mais espérons qu'il s’agit surtout d'un tremplin vers un budget mobilité à part entière. Dans le cadre du Conseil national du travail (CNT), les partenaires ont déjà déposé une proposition sur la table pour que chaque travailleur qui se voit proposer une voiture de société puisse consacrer librement ce budget à un large éventail de solutions de transport durables. « Multimodalité » est le maître-mot : la promotion d'une combinaison de différents moyens de transport – n’excluant pas les voitures de société plus petites et plus respectueuses de l’environnement. Au terme de l’année, la partie du budget mobilité non dépensée peut être versée au travailleur en tant que salaire supplémentaire.

Pour que ce changement puisse s'opérer rapidement, il sera important de réduire la complexité juridique à son strict minimum et de chiffrer en toute transparence l’effet de cette mesure sur les caisses de l’état.

Plus de chances de réussite

Le budget mobilité a plus de chances de réussite que l’allocation de mobilité. Et ce pour au moins trois bonnes raisons.

1. Plus de personnes
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Le budget mobilité à part entière concerne davantage de personnes que l’allocation de mobilité. "Cash for car" ne vaut que pour les travailleurs qui disposent d'une voiture de société depuis au moins 12 mois. À l’inverse, le budget mobilité – tel que proposé par les partenaires sociaux – doit concerner toute personne pouvant disposer d’une voiture de société dans le cadre de sa fonction. Pensez notamment aux jeunes travailleurs, résidant dans le centre-ville et qui recevraient immédiatement une voiture de société dans le cadre de leur fonction, mais qui ne souhaiteraient/pourraient ou devraient pas l’utiliser pour se rendre du travail : ils ne pourraient prétendre à l’allocation de mobilité, mais bien au budget mobilité.

2. Portée accrue.


La portée du budget mobilité est plus importante que celle de l’allocation de mobilité. Il ressort d'un rapport récent du SPF Mobilité et Transport que 3 à 9 % des foyers opteraient pour "cash for car". L’allocation de mobilité risquerait donc bien – comme l’a prédit le Conseil d’État – de manquer son objectif. À en croire une étude menée par SD Worx et vacature.com, le budget mobilité suscite davantage l’intérêt. Un peu plus de la moitié des travailleurs disent s’y intéresser. Et du côté des employeurs, l’intérêt est grand également. Plus de la moitié d’entre eux envisagent de l’appliquer dès qu’un cadre légal clair sera établi en la matière.

3. Plus grande liberté de choix.

Le fait de proposer des alternatives avantageuses constitue le seul moyen de favoriser un changement de comportement sur le long terme chez les navetteurs. Le budget mobilité offre une plus grande liberté de choix aux travailleurs et n’exclut pas l'utilisation de la voiture de société, ce qui est très important ! Pour les travailleurs, cela facilite le choix d’alternatives ad hoc, en fonction des modalités de la journée. Si la météo est clémente ou s'il y a de gros bouchons, celui qui réside non loin de son lieu de travail optera plus facilement pour le vélo (électrique). Celui qui habite plus loin pourra toujours choisir d’effectuer une partie du chemin en voiture et d’opter pour un moyen de transport plus durable pour le reste du trajet.

Grand temps

Un budget mobilité à part entière semble donc crucial pour faire vaciller la reine automobile de son trône. Et pour ce faire, le gouvernement Michel doit mettre hors-jeu l’avantage économique que représente la voiture de société. C’est un fait certain. Et c’est possible, avec un budget mobilité bénéficiant du même avantage (para)fiscal que la voiture de société. Nous ne devons certes pas voir dans le budget mobilité la solution miracle à nos embouteillages, mais nous devons bel et bien sauter maintenant sur l’occasion. Car si nous n’abordons pas dès à présent le problème de la mobilité au travers de mesures politiques bien pensées, la situation deviendra bientôt sans issue.

=> (1) Manager au Centre de connaissances juridiques de SD Worx.