Opinions

Une opinion de Joseph Junker, ingénieur civil, originaire de Verviers.


Il est une posture contradictoire mais pourtant très répandue ces dernières semaines que les propos de Marc Uyttendaele (à lire en détails en cliquant ici) viennent illustrer d’une manière très emblématique. Cette posture consiste en, d’une part, sanctifier "Charlie Hebdo" comme symbole de la liberté d'expression voire magnifier "l’humanisme" de ladite publication, tout en évacuant d'autre part comme irresponsables les opinions qui ne cadrent pas avec sa conception de la société (en l’occurrence, un reportage télévisé de M. Defossé sur "l’échec de l’intégration"). Quand bien même l’objectivité des enquêtes de M. Defossé serait sujette à caution, force est de constater qu’elles sont pourtant sans commune mesure avec la violence du ton adopté par "Charlie".

M. Uyttendaele insiste très justement sur la responsabilité à laquelle engage la liberté d'expression. Et comment ne pas penser à cet égard à la manière délibérée dont "Charlie" provoque à dessein depuis des années de nombreuses composantes de notre société - en particulier les différentes religions - avec des conséquences très prévisibles et hélas tout à fait dramatiques : De nombreux chrétiens tués dans différents pays, une recrudescence de l'opposition Orient-Occident, une fracture à l'intérieur même de la société française, et j’en passe. Certes, la liberté d’expression est absolue et il faut évidemment se prémunir de toute censure. Mais il ne nous faut pas perdre de vue que toute liberté nous engage à des devoirs, dont en particulier celui d’en user d’une manière responsable. La liberté d'expression est voulue pour que chacun ait l’opportunité de la mettre au service de ce qu’il estime être le bien commun (même choquant), et non pour insulter à tout-va d’une manière qui va bien au-delà de l’innocente satire. De ce point de vue, on ne peut que constater que les émissions de M. Defossé, même sujettes à débat, ne se situent pas au même niveau que "Charlie" (si ce n’est peut-être dans le référentiel idéologique de M. Uyttendaele), ne fût-ce que parce qu’elles n’insulteront ni ne causeront la mort de qui que ce soit.

Soyons clair, je ne conteste nullement le droit au blasphème. Mais j’attends encore de rencontrer la première personne qui puisse m’expliquer de manière convaincante en quoi étaler sur tous les kiosques de la république des dessins de Mahomet ou de la Sainte Vierge dans des positions obscènes, d’une femme nue identifiée comme juive (ouioui), ou encore une phrase incitant à "ch... dans la crèche, étrangler les flics, assassiner les banquiers" et d’autres inepties du genre pourraient être de la moindre utilité pour la société. A moins celle peut-être de satisfaire quelques nostalgiques de leur adolescence en mal de gaudriole et de transgression. J’avoue pour ma part avoir mon cœur de démocrate qui saigne de voir de telles choses posées comme des symboles de la liberté d'expression "qui est le socle de notre démocratie". Car pour être franc, nous aurions toutes les raisons de nous inquiéter de l'avenir d'un édifice reposant sur de telles bases, et il n’est guère étonnant dans ces conditions qu’une majorité de pays ait perçu les (par ailleurs admirables) manifestations du 11 janvier comme un gigantesque bras d’honneur à tous les citoyens du monde qui ont intégré que la liberté individuelle, ce n’est pas imposer sa vulgarité

A l'instar de M. Uyttendaele, je ne puis accepter que "Charlie" soit réduit au silence par la violence ni même par la loi, et autant je crie sans réserve depuis le 7 janvier mon indignation face à des meurtres sauvages et ma compassion pour les victimes, autant il apparaît que cet usage irresponsable de la liberté d'expression n'est pas qu'inopportun : Il la mène à sa destruction, qui est déjà en cours (voir les propositions de loi déjà déposées).

A l’opposé, qu'on le veuille ou non, la question que pose M. Defossé de savoir si le "multiculti" est un échec ou non doit plus que jamais être posée, et pas seulement parce qu’Angela Merkel et de nombreux autres l’affirment. Chaque jour, nous voyons la fracture du vivre-ensemble s'agrandir et devenir béante. Nous avons vu les attentats qui ont eu lieu, et qui ont pris corps au sein de cet échec. Nous constatons impuissants la montée des extrêmes (à gauche comme à droite) partout en Europe. Nous ne pouvons plus nous permettre de nous voiler la face et d'évacuer cela par quelques maximes lénifiantes, et il nous faut avoir le courage de poser les questions qui fâchent. Non pour stigmatiser les principaux intéressés, qui en sont les premières victimes et n’y peuvent pas grand-chose, mais au contraire pour s’offrir la chance d’y remédier ensemble. C’est précisément s’épargner ce travail qui, plus qu’irresponsable, serait suicidaire ! En ce sens, la question posée par M. Defossé est d’une actualité brûlante.

Or, il est effrayant de constater le déni de mise un peu partout et dont M. Uyttendaele n’est que le énième avatar dès qu’il s’agit d’aborder les causes du drame. Les corps des victimes étaient encore chauds que déjà s’allongeait la liste des "éléments de langage" (lisez "langue de bois") excluant certains termes de tout discours officiel, tel par exemple le mot "islamiste". Il s’agirait en effet uniquement de "terroristes", ou mieux encore d'"intégristes religieux". Et tant pis si l’on met ainsi dans le même sac un combattant djihadiste, un chrétien traditionnaliste, un juif sioniste ou encore un moine bouddhiste. S'empêcher de nommer les choses, c'est pourtant s’interdire aussi de les voir et de pouvoir les combattre ! D’autres n’hésitaient pas à pointer du doigt des auteurs qui avaient eu l’heur de prédire sans le souhaiter ce qui s’est passé. 

C’est bien amer à dire, mais cette manière de faire n’aura qu’une conséquence : rien ne va changer. Comme les manifs de 2002, comme la marche blanche, comme presque tous les grands rassemblements d’unité nationales, ça fait un petit tour et puis… (3x hélas) le FN prend 5% de plus et tout, tout va continuer… (rengaine connue).