Opinions Que l’on soit ou non croyant, et pour peu que l’on se revendique un tant soit peu des idéaux démocratiques, nul d’entre nous ne peut demeurer indifférent aux événements qui se déroulent actuellement en Tunisie et en Egypte. Dans ces deux pays - et peut-être demain dans d’autres ? -, ce sont littéralement des peuples entiers qui se sont soulevés contre des régimes oligarchiques, autoritaires et corrompus afin d’exiger leur remplacement par des institutions libres et démocratiques. Certes, ces deux exemples concernent des collectivités purement étatiques et non d’autres types d’organisations humaines à grande échelle. Toutefois, ne seraient-ils pas transposables, mutatis mutandis, à certaines institutions internationales à vocation non exclusivement temporelle telle l’Eglise catholique romaine ? Après tout, celle-ci ne s’incarne-t-elle pas dans la sphère politique à travers l’Etat souverain du Vatican, dont le fonctionnement interne s’avère précisément tout sauf démocratique ? Il n’y a d’ailleurs pas que les mécanismes politiques propres à l’activité de ce micro-Etat qui relèvent d’un autoritarisme suranné et injustifié. C’est avant tout l’ensemble des processus décisionnels en vigueur au sein de l’Eglise de Benoît XVI qui témoigne d’un déni de démocratie en contradiction non seulement avec la réalité sociétale contemporaine, mais surtout avec l’enseignement du Christ lui-même. En effet, si l’on considère l’Evangile comme un message de libération globale de l’être humain, on ne peut par conséquent limiter cette même libération au domaine uniquement spirituel. Elle s’applique également aux dimensions socio-économique, culturelle et politique de l’existence humaine. Par conséquent, une Eglise dont le fonctionnement décisionnel ne repose pas sur la liberté des chrétiens est une Eglise qui foule au pied l’esprit même des Ecritures. Or, que voyons-nous justement sur le plan du processus de prise de décision interne à l’institution romaine ? Pendant près de deux mille ans, la quasi-exclusivité du pouvoir y a été réservée à une catégorie humaine bien spécifique - et très peu représentative de la diversité du peuple de Dieu - à savoir des ecclésiastiques masculins plus ou moins âgés. Et ce, à l’exclusion à peu près totale des laïcs, des femmes et des jeunes, ces trois groupes constituant pourtant près de 99 % des chrétiens ! Si ce mode de fonctionnement ecclésial était encore "acceptable" dans le cadre d’une société médiévale patriarcale et ultracléricale, force est de constater que ce n’est plus du tout le cas dans notre monde actuel marqué par la sécularisation, l’émergence progressive de l’égalité hommes-femmes, et les revendications de plus en plus fortes de la jeunesse dans divers domaines. Malgré cela, la caste au pouvoir au sein de l’Eglise continue à s’accrocher à ses privilèges, usant au besoin de pseudoarguments théologico-anthropologiques biscornus pour tenter de justifier ceux-ci. Et à quoi assistons-nous ? Au spectacle d’une institution ecclésiale hypercentralisée, ultrapyramidale, foncièrement autoritaire, où la notion même de "démocratie interne" est quasi inexistante, et où toute tentative de réforme ou de remise en question de l’ordre établi s’avère très difficile. Une organisation sclérosée, au fonctionnement anachronique, et dont les structures constituent la négation même des valeurs qu’elle prétend promouvoir. Un système qui agonise petit à petit, parce que refusant radicalement d’évoluer. Bref, l’URSS d’avant Gorbatchev Au centre de ce scandaleux gâchis, il y a le processus de désignation des leaders ecclésiaux - évêques, cardinaux, pape. En fait de "désignation", on ferait mieux de parler de "cooptation" pure et simple. Depuis des siècles, en effet, un petit groupe d’"ecclésiastiques-masculins-âgés" perpétue indéfiniment son propre pouvoir au sommet du peuple chrétien, en choisissant de façon systématique pour successeurs des individus au profil strictement identique, le système se reproduisant ainsi en vase clos. A l’heure où certains de ces responsables en appellent à "une nouvelle évangélisation", se pose dès lors avec acuité la question de leur légitimité, sans laquelle il n’est point de crédibilité envisageable. Et de légitimité, on n’en connaît que deux possibles : celle issue du Ciel ou celle issue de la Terre. Comme nul ne connaît les intentions de Dieu, la première relève de la mystification - à l’image de tout discours tendant à enraciner telle ou telle forme de gouvernement purement humain dans un quelconque "droit divin". L’invocation à "l’inspiration de l’Esprit Saint" n’a que trop souvent servi à masquer des choix politiques relevant de seuls intérêts terrestres Reste la seconde forme de légitimité, authentique celle-là, à savoir celle qui provient de l’assentiment des hommes, et qui s’obtient par le biais d’élections démocratiques libres et régulières. Celles-ci doivent garantir le sain principe de l’alternance du pouvoir, les mandats épiscopaux, papal et autres se devant d’être limités dans le temps pour éviter tout abus. Ces fonctions "exécutives" feraient l’objet d’un contrôle permanent par des conseils élus de chrétiens (par diocèses, par pays, et pour le monde entier) dont les attributions engloberaient également les compétences législatives dévolues à tout parlement civil. Il faudrait, en outre, veiller à la création de tribunaux ecclésiaux indépendants et constitués de laïcs, aucun système démocratique n’étant viable sans le respect du principe essentiel de la séparation des pouvoirs. Enfin, pourquoi ne pas garantir la pérennité de ces nouveaux principes d’organisation et de fonctionnement de l’Eglise en les gravant dans le marbre virtuel d’une charte constitutionnelle ? Ce n’est qu’une fois que ces indispensables réformes auront été opérées que l’institution fondée par le Christ, disposant enfin d’une légitimité démocratique incontestable, retrouvera la crédibilité qui doit être la sienne dans sa tâche de diffusion du message libérateur de l’Evangile. Et que, dans un deuxième temps, elle pourra supprimer de la pratique ecclésiale nombre d’aspects que l’on est bien obligé de qualifier d’"antichrétiens", telle la trop grande importance accordée par l’Eglise à l’argent. Que l’on songe, par exemple, aux scandales passablement nauséabonds qui ont entouré ces trente dernières années les activités de la Banque du Vatican Bref, à l’heure où nos amis démocrates de Tunisie et d’Egypte se sont dressés contre l’arbitraire de leurs régimes autoritaires et corrompus, est-il interdit de rêver que le peuple chrétien se soulève à son tour en une révolution pacifique et joyeuse ? Une révolution qui reprendrait sans violence le pouvoir à la caste qui l’a confisqué pendant près de deux millénaires, et le rendrait enfin à toutes celles et tous ceux dont l’unique droit a consisté jusqu’à présent à dire "Amen" aux décisions prises par la Sainte Hiérarchie ? Et si ce même et immense peuple chrétien - jusqu’ici passif, silencieux et résigné - se rendait compte qu’"Aimez-vous les uns les autres" se conjugue substantiellement avec "Vive la liberté" ? Et si l’aspiration à la démocratisation de l’Eglise catholique n’était autre que l’expression la plus vibrante, la plus puissante et la plus passionnée du désir de "retour à l’Evangile" tant prôné par certains ? Et si la fin du cléricalisme traditionnel signifiait les vrais débuts du christianisme lui-même ? Yes, we can !