Opinions

Les armées de terre «modernes» des démocraties occidentales sont mal adaptées aux conflits possibles du XXIe siècle.

A plusieurs reprises déjà, j'ai évoqué les caractéristiques des conflits qui éclatent dans le monde aujourd'hui: pour la plupart intraétatiques, asymétriques, de longue durée, au cours desquels les populations sont souvent victimes des pires exactions. En janvier 2002, j'écrivais: «En ce début de XXIe iècle, nous vivons une situation stratégique où les guerres symétriques entre Etats sont de plus en plus inimaginables non seulement à cause de la dissuasion réciproque entre eux, mais surtout à cause du développement considérable de la stratégie économique (la mondialisation) qui rend de moins en moins crédible le recours à la force pour résoudre quelque cause que ce soit entre les Etats.» (1)Cependant, pour intervenir dans les conflits asymétriques les outils militaires actuels ne sont guère adéquats(1).

Le déroulement des conflits depuis quinze ans -des Balkans à l'Irak- illustre cette non-adaptation des armées de terre qui, pour la plupart, sont encore structurées pour mener des guerres classiques (symétriques) ou qui, même lorsqu'elles sont plus ou moins adaptées aux guerres asymétriques, sont tellement réduites en nombre qu'elles ne peuvent y intervenir efficacement.

A cela trois raisons principales:

Le manque de «combattants» effectifs (fantassins, troupes de reconnaissance, forces spéciales) dans les structures actuelles.

Ce peu de «combattants» dont disposent l'UE et l'OTAN sont, en outre, dispersés dans des «unités nationales» incapable de mener la moindre action multinationale intégrée ou coordonnée, type d'action que la plupart des autorités politiques nationales refusent d'ailleurs d'envisager.

Les difficultés de recruter des «combattants» d'un niveau suffisant. Alors que toute intervention dans un conflit intraétatique exige beaucoup d'hommes aux qualités physiques, morales et intellectuelles élevées, le recrutement dans les unités d'infanterie (ou para-commandos) n'a jamais été aussi difficile(2).

L'armée de terre américaine vit cette crise en Irak, les armées de terre des pays de l'Otan la vivent en Afghanistan.

Il y a trois ans, le président Bush annonçait la fin de la guerre en Irak. La Navy et l'Air Force n'avaient rencontré aucun adversaire à la mesure de leur écrasante supériorité. L'Army avait gagné sa bataille classique (symétrique) en un mois face à une armée irakienne à l'agonie depuis... 1991. La guerre asymétrique allait commencer. «Le premier soldat américain tué au combat, le fut par un homme en vêtements civils conduisant un véhicule civil...» (3)Aujourd'hui tués et blessés se comptent par milliers dans les rangs américains.

Pour quels résultats? L'armée américaine est enlisée en Irak. Le nombre de combattants «utiles» était et est toujours très insuffisant pour contrôler un tant soit peu le terrain. En outre, ces hommes n'étaient pas du tout préparés à intervenir dans un conflit intraétatique et on peut d'ailleurs s'interroger sur le «niveau moyen» du soldat professionnel américain dans les unités d'infanterie. Il n'est donc pas étonnant que ces hommes soient perdus dans le bourbier irakien et ce d'autant plus que leurs dirigeants leur avaient prédit qu'ils seraient accueillis... en libérateurs.

Plus révélateur encore: le désarroi de nombreux jeunes officiers d'active. L'«International Herald Tribune» annonçait le 10 avril que «l'année dernière, plus d'un tiers des officiers de la promotion 2000 de l'Académie militaire de West Point a quitté l'armée à l'issue de leur engagement initial obligatoire de cinq ans». Et comment ne pas mentionner les critiques acerbes de nombreux généraux américains et anglais à l'encontre de leurs responsables politiques accusés d'incompétence dans la gestion de la crise irakienne. Leurs réactions sont, il est vrai, à la mesure de la certitude qu'ils avaient de leur écrasante supériorité matérielle. Or, celle-ci ne joue qu'un rôle marginal dans un conflit intraétatique.

Sans disserter sur le bien-fondé ou non de l'engagement en Irak, disons simplement que les responsables américains n'ont pas perçu l'énorme différence qu'il y avait entre «écraser» l'armée irakienne et «résoudre» le problème irakien. Est-il soluble d'ailleurs?

Le déploiement militaire de l'Otan en Afghanistan illustre aussi, de manière moins dramatique heureusement, la crise des armées de terre des Etats de l'Alliance. J'écrivais récemment que ce déploiement frisait le ridicule(4). Max Hastings ne dit pas autre chose dans «The Spectator» du 4 février dernier. Après avoir rappelé la déclaration du secrétaire général de l'Otan qui affirmait: «Quand son rôle sera étendu, cela signifiera que l'Otan opère sur les trois quarts de l'Afghanistan», Max Hastings ajoute: «Ceci est un exemple extrême de gesticulation politique ou peut-être même de gesticulation stratégique.» Que voulez-vous faire en effet avec 15000 hommes sur un territoire aussi... immense? Et encore ces 15000 hommes sont la somme d'une quarantaine de détachements hétéroclites nationaux (dont 26 de l'Otan) qui vont de 3000 Anglais à... 4 (quatre!) Suisses, paraît-il. Tous ces détachements ont leurs propres règles d'engagement qui sont telles que presque tous ces hommes ne peuvent réagir qu'en cas de légitime défense. Pas question de poursuivre les taliban, de gêner les seigneurs de la guerre ou de s'en prendre aux trafiquants d'opium. Bref, quand il s'agit d'agir efficacement sur le terrain, l'Otan ne fait pas mieux aujourd'hui que l'Otan il y a quatorze ans en Bosnie.

On peut d'ail- leurs se demander pendant combien d'années les troupes de l'Otan «camperont» en Afghanistan.

Bernard Adam écrivait récemment dans «La Libre» que l'Europe devait être une «puissance tranquille». Formule heureuse qui exclut l'idée d'agressivité inutile, mais qui n'a de sens que si le mot puissance implique, que ce soit sur le plan politique ou sur le plan militaire, une organisation cohérente, des objectifs clairs, des moyens adaptés à ceux-ci et capables d'intervenir efficacement si nécessaire.

Je pourrais aussi évoquer les interventions de l'Onu ou de l'Union africaine en Afrique et me pencher non seulement sur la quantité d'hommes engagés mais bien davantage encore sur leurs qualités et leurs aptitudes à mener de telles opérations, et j'arriverais aux mêmes conclusions.

Pour sortir de la crise des armées de terre, il faudrait d'abord, au niveau de l'Europe, reconnaître que les conflits possibles du XXIeiècle sont d'une autre nature que ceux des XIXe et XXeiècles et en tirer les conséquences sur les structures des armées de terre et peut-être des autres forces.

Cette remise à plat a cependant peu de chance d'être réalisée et ce, pour quelques raisons majeures.

L'énorme inertie des alliances (Otan, UE) allant de pair avec un manque évident de volonté politique et une résistance au changement tout aussi évidente des appareils militaires. «J'ai beaucoup moins d'admiration pour Napoléon depuis que je sais ce qu'est une coalition», disait le maréchal Foch à la fin de la guerre 1914-1918.

Le poids du lobby politico-militaro-industriel qui fera tout pour s'opposer à un désinvestissement important dans la mise au point et l'acquisition de systèmes d'armes et d'équipements toujours plus sophistiqués donc plus chers -mais dont beaucoup seront pourtant inutiles dans les conflits du XXIeiècle- au profit d'un réinvestissement massif dans la formation et l'équipement «d'hommes opérationnels», en nombre suffisant et capables de remplir les missions imposées par les conflits du XXIeiècle.

Au sein de l'UE, le refus de mettre sur pied un outil de défense et de sécurité supranational seul à même pourtant de sortir de l'hétérogénéité, donc de l'inefficacité des armées nationales actuelles, et d'éviter de nombreux surcoûts.

Une caractéristique de nos sociétés occidentales: le manque de candidats pour exercer un job exigeant; et cela ne concerne pas que le recrutement de l'infanterie ou des para-commandos au sein des armées.

Les armées de terre des démocraties sont en crise parce qu'elles n'ont jamais eu autant besoin d'hommes opérationnels d'un niveau élevé alors qu'elles en ont de moins en moins.

Quant à l'UE dans le domaine de la défense, elle restera longtemps encore une «bavarde impuissante», tranquille bien sûr!

(1)La Revue Générale. Janvier-février 2002, pp.29-39.

(2)En avril 2006, il y a, par exemple, en Belgique, 920 para-commandos existants sur 1600 prévus.

(3)«The Economist», 8 avril 2006, p.85. Article «Led by donkeys».

(4)«La Libre» du 9 mars 2006.

© La Libre Belgique 2006