Opinions

Une opinion de Georges de Kerchove, membre de l'équipe nationale du Mouvement ATD Quart Monde Belgique.


Le premier devoir d’un gouvernement, c’est de loger son peuple. Nous en sommes loin…


Tant au Nord qu’au Sud du pays, quelle que soit la couleur politique des majorités communales, plusieurs villes en Belgique entendent interdire la mendicité. Elles la réglementent plus ou moins subtilement pour ne pas être en porte-à-faux vis-à-vis de la loi de 1993 qui a abrogé le délit de vagabondage. Cette tendance s’inscrit dans un courant séculaire de peur mêlée d’aversion à l’égard des mendiants que de tout temps on s’est efforcé de chasser ou d’enfermer.

Très vite, des voix se sont élevées contre cette loi. Ainsi, pour justifier la répression de la mendicité, une échevine d’une grande ville wallonne s’exclamait en 2005 : "La suppression de la loi sur le vagabondage a été une erreur historique. Aujourd’hui nous ne disposons plus d’instruments pour prendre ces personnes en charge malgré elles et pour leur bien."

Ces voix qui réclament plus d’instruments pour prendre en charge les vagabonds ont une mémoire sélective, voire cynique. Elles omettent délibérément de dire que cette loi de 1993 s’inscrit dans "un programme d’urgence pour une société plus solidaire" donnant notamment au bourgmestre le droit de réquisitionner les immeubles abandonnés pour les mettre à la disposition de personnes sans abri.

Où en est ce programme vingt-cinq ans plus tard ? Presque aucun bourgmestre n’a osé faire usage de cette possibilité (1), et le droit au logement garanti dans la Constitution restera une affirmation pieuse aussi longtemps qu’il n’est pas opposable. Pourtant le premier devoir d’un gouvernement, c’est de loger son peuple. Nous en sommes loin alors qu’une politique ambitieuse en ce sens permettrait à tous de disposer d’un habitat décent.

Sans même compter la souffrance des personnes contraintes de mener une vie décousue dans la rue et du manque de respect à leur égard, ce manque d’ambition coûte cher en frais de tribunaux, de placements d’enfants, de scolarité chaotique, de prison ou d’hôpitaux.

Pour masquer ce manque, les autorités locales s’ingénient à rendre la grande pauvreté invisible, ou à tout le moins supportable… pour les autres qu’elle dérange. Comme des chiens errants qu’on place à la fourrière, on embarque de gré ou de force les sans-logis exténués par le biais d’un Samu social de sinistre réputation. Il y a peu, la Stib lançait une campagne avec le slogan : donner, c’est encourager. On supprime le mobilier urbain où ils pourraient se reposer. On saisit temporairement le gain des mendiants, on confisque leur chien, on les enferme administrativement. Pour réduire les problèmes de cohabitation (sic), on oblige "les mancheurs" à se déplacer entre différents quartiers. C’est pour favoriser leur émancipation, affirme sans rire le bourgmestre d’une autre grande ville wallonne.

En réalité, ils sont considérés comme des nuisances dont il faut répartir équitablement la charge entre les habitants. Comme les nuisances sonores des avions survolant Bruxelles et ses environs. Comme les nuisances des déjections des pigeons des villes qu’on écarte en posant des grillages.

Parce que je suis citoyen d’une démocratie, je n’en veux pas de cette société répressive qui considère celui qui n’a ni domicile ni moyen de subsistance comme un être nuisible et dangereux. Je n’en veux pas de toutes ces mesures qui, jouant sur les peurs et les préjugés, favorisent le cloisonnement. Je n’en veux pas d’un droit à l’aide sociale qui se mue en aide punitive et qui risque de creuser encore davantage l’écart entre les riches et les pauvres.

J’aspire à tisser des liens pour apprendre ensemble, riches et pauvres, à nous libérer de nos peurs et ainsi tous gagner en humanité.

(1) Ce dimanche 23 juillet, le bourgmestre de la commune d’Etterbeek, Vincent De Wolf (MR), a réquisitionné un bâtiment privé pour y loger une cinquantaine de sans-papiers. Une première en Région bruxelloise.