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FACE A FACE
Quel traitement doit-on donner aux médicaments ? (2)
Mis en ligne le 01/04/2001
Les maladies infectieuses tuent chaque année près de 14 millions de personnes dans le monde, dont plus de 90 pc dans les pays du Sud. La précarité des structures sanitaires et la faiblesse des politiques de santé des pays en développement n'expliquent pas à elles seules cet état de fait.
Depuis de nombreuses années déjà, les Médecins sans Frontières constatent sur le terrain que des médicaments essentiels à la survie de leurs patients ne sont pas disponibles ou hors de prix. C'est en partant de ce constat que MSF a lancé en 1999 sa campagne pour l'accès aux médicaments essentiels.
Ce qui se passe aujourd'hui en Afrique du Sud est un vrai cas d'école pour cette campagne, et l'issue du procès qui se déroule à Pretoria aura un écho dans toutes les capitales du Sud.
Avec plus de 4 millions de personnes séropositives, soit un adulte sur cinq, l'Afrique du Sud est le pays où le sida est le plus présent au monde. Chaque jour, 400 personnes y meurent de la maladie. Un bon nombre d'entre elles auraient pu voir leur espérance de vie augmenter de dix, quinze ou vingt ans si elles avaient eu accès aux fameuses tri-thérapies qui ont réussi à enrayer l'épidémie dans nos pays.
Seulement voilà: parce qu'elles ont jugé que leurs intérêts commerciaux étaient menacés, 39 firmes pharmaceutiques ont attaqué en justice le gouvernement sud-africain et bloqué depuis trois ans une loi qui permet un meilleur accès aux traitements. Depuis, 400.000 personnes sont mortes du sida.
De peur de voir leurs bénéfices grignotés par la concurrence des médicaments génériques, les firmes crient à la discrimination commerciale. Les bénéfices, pourtant, leur donnent de la marge: en 1999, le taux de profit moyen des laboratoires figurant sur la liste des 500 premières entreprises du classement de «Fortune» a été de 20 pc supérieur à celui de l'ensemble des entreprises de cette liste.
Au-delà de leurs arguments juridico-commerciaux, les firmes dénient également à l'Afrique du Sud le droit de légiférer pour contrer efficacement les épidémies, sous prétexte que jusqu'en 1997, «la lutte contre le sida n'a pas été vue comme une des priorités du gouvernement». Sans commentaire.
Leur argument le plus sérieux et le plus solide, lui, tient de la rengaine. Pour pouvoir mettre au point de nouveaux médicaments, elles doivent investir beaucoup d'argent. Le développement d'une molécule revient à environ dix milliards de francs en moyenne. Les laboratoires se doivent donc d'être solides pour pouvoir assumer de tels investissements. C'est vrai, mais tout est une question de mesure.
En effet, la recherche scientifique n'est malheureusement devenue, dans de nombreux cas, qu'un alibi. Selon les chiffres de la Banque mondiale, les dépenses en «Recherche» s'élèvent à 80 milliards de dollars. Mais la moitié de cette somme provient de financements exclusivement publics, et des médicaments aussi précieux que l'AZT ont été découverts grâce aux fonds publics et non pas sur les budgets privés de l'industrie pharmaceutique.
Les firmes brandissent pourtant leur budget «Recherche». Mais que dire de leur budget «Marketing» ? Glaxo Wellcome, leader mondial et fer de lance des 39 firmes plaignantes de Pretoria, y a consacré 34 pc de son budget en 1999 contre seulement 14,1 pc en «Recherche». Pour un bénéfice annuel total d'environ 82 milliards de francs. Et au prix que les laboratoires vendent leurs tri-thérapies (environ 500.000 francs par an et par patient), l'investissement en recherche est vite amorti.
Le marché des pays en développement n'étant pas suffisamment rentable, la recherche sur les maladies tropicales ne constitue pas une priorité pour la majorité des firmes pharmaceutiques. Elles préfèrent - c'est logique - concentrer leurs efforts sur des pathologies rentables. Mais les populations des pays pauvres, elles, attendent toujours des traitements pour la malaria (400 millions de malades), la leishmaniose (12 millions), la maladie du sommeil (500.000 personnes)
La responsabilité ne repose pas, il est vrai, uniquement sur l'industrie. Les pouvoirs publics, eux aussi, doivent revoir de manière urgente leur politique en matière de recherche scientifique et en faire une priorité, dans l'intérêt de centaines de millions de personnes.
MSF ne souhaite pas faire le procès de l'industrie pharmaceutique. Si elle est en droit de tirer des bénéfices de la vente de ses produits, elle ne doit simplement pas oublier que derrière chaque médicament, se cache un patient, une vie humaine. Nous leur demandons donc qu'elles réfrènent juste un petit peu leur appétit du gain. Et qu'elles retirent leur plainte contre le gouvernement sud-africain.
© La Libre Belgique 2001
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