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ARGENTINE

Campo de Herrera, le village de l'utopie

Mis en ligne le 09/08/2004

«...Il y a trentre-trois ans, Campo de Herrera n'était encore qu'un amas de logements destinés aux péons (ouvriers agricoles) de la sucrerie Bella Vista, l'une des plus importantes fabriques de la province de Tucuman (NdlR: au nord de l'Argentine). (...) La sucrerie, suivie par dix autres sucreries touchées par la crise économique, a mis la clé sous la porte en 1967. Malgré les difficultés, les patrons ont su respecter la loi et ont indemnisé leurs salariés. (...) Sur les 300 caneros licenciés, 118 ont investi leur pécule dans la coopérative.

Ce geste leur a permis de changer leur destin. (...) Les associés contractèrent un prêt et achetèrent à la commune 2.000 hectares de terres cultivables. Moyennant un autre crédit, ils acquirent six tracteurs et diverses machines agricoles indispensables au démarrage des cultures. A l'époque, ils avaient encore du mal à croire qu'ils étaient entièrement maîtres de leur travail et, surtout, qu'ils étaient propriétaires de la terre et de ses produits. La commune fut alimentée en eau courante et raccordée au réseau électrique. Les masures en torchis furent remplacées par des maisons en brique. Ceux qui voulaient acquérir de nouvelles compétences purent suivre des formations pour devenir électriciens, maçons ou tractoristes. La prospérité amena aussi son lot d'obligations aux associés. Ainsi, le règlement intérieur de la coopérative était tout à la fois strict et équitable. La règle en était simple: celui qui n'envoyait pas son fils à l'école ou ne se pliait pas à la discipline dans le travail ou dans les lieux publics était radié de la coopérative. Les habitants de Campo Herrera choisirent par ailleurs de supprimer la police. Pourquoi continuer à entretenir des policiers qui passaient leurs heures de faction les bras croisés? Après en avoir débattu, ils décidèrent de s'autosurveiller. «Ici, il n'y a pas de voleurs de poules. Nous vivons tranquillement et nous élevons nos enfants en toute sécurité», assure Juan Pablo Reyes, qui est père de neuf enfants. «Le soir, nous fermons les portes, mais sans mettre le verrou, uniquement pour que les chiens n'entrent pas.» Si quelqu'un boit trop et fait du tapage pendant un match de football ou un asado (la traditionnelle grillade en plein air), il est suspendu pendant un mois. Et tout le monde marche droit: personne n'a envie de se retrouver exclu de la coopérative.»

Extrait de «Campo de Herrera, le village de l'utopie», repris dans «le Courrier International», n°549, mai 2001.

© La Libre Belgique 2004

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