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Chronique - À CONTRE-COURANT
Planète noire
corentin.desalle@skynet.be
Mis en ligne le 04/07/2005
Corentin de SALLE, chroniqueur
Planète NoireA en croire le philosophe Baruch Spinoza, nous sommes constamment sujets à des « ocursus », c’est-à-dire des « rencontres » (de personnes, d’êtres, d’objets, d’idées, de principes, de systèmes, etc.) dont certaines nous affermissent et dont d’autres nous détruisent. Telle symphonie surélève l’âme, la pomme empoisonne Adam et la foi fanatique dévore le coeur du jeune musulman. De là, découle une éthique matérialiste : est bon ce qui augmente ma « puissance d’agir ». Est mauvais ce qui la diminue. Chaque jour, notre humeur est déterminée par de petites gratifications pour l'ego ou, au contraire, par de petites vexations, déceptions et autres blessures. Les premières accroissent notre puissance (la joie sert ici de tremplin), les secondes nous rendent fragiles et chagrins. Une conduite avisée consiste à sélectionner les « ocursus », s’unir avec ce qui convient à sa nature, augmenter ainsi sa puissance et éviter soigneusement de vivre au hasard des rencontres. La passivité consiste à suivre les contours sinueux des variations de cette ligne mélodique, en subir les effets et à gémir ou accuser lorsque ces derniers engendrent les innombrables « passions tristes ».
Début juin, on comptait en Belgique 567.456 demandeurs d’emploi inoccupés. Ce record historique - pour cette période de l’année - est à la fois un scandale et un gâchis humain. Etre privé d’emploi est plus qu’une souffrance : outre le stigmate qui s’y attache, ce statut érode progressivement la puissance d’agir. S’inscrire comme demandeur d’emploi en Belgique, c’est s’installer dans un univers délétère et mortifère, un monde d’impuissance absolue.
L’opinion commune a coutume d’imputer le chômage au processus impersonnel du marché. On déplore le chômage comme s’il s’agissait d’une catastrophe naturelle. D’un côté, le nombre de demandeurs d’emploi, de l’autre celui, infiniment plus réduit, des offres d’emploi : c’est la fatalité ! Mais quand on réalise que des pays voisins (Angleterre, Danemark, Suède, Pays Bas, Autriche, Suisse, etc.) vivent avec des taux inférieurs à 6,5 % alors que nous sommes à 12,4 % (Ecodata, 2005) en Belgique (21,1% à Bruxelles et 18,4 % en Wallonie ; Orbem, 2004), on prend alors la mesure de l’écrasante responsabilité de l’Etat. Les politiques de l’emploi des dernières décennies sont une succession de fiascos. Chaque année, plutôt que d’en dresser le bilan et en tirer les conséquences, plusieurs s’emploient, au moyen de statistiques sophistiquées, de comparaisons alambiquées et d’indicateurs biscornus à dédramatiser la situation et à garantir que tel ou tel organisme prévoit une légère « embellie » d’ici 6 mois, une hausse de 0,1 % par ci, une « reprise » par là, etc. Le beau temps reviendra. Il suffit d’attendre…
On s’habitue à tout, même au scandale. Le plus désastreux, c’est la banalisation de ces taux à double chiffre désormais rentrés dans nos mœurs. La passivité, parfois, avilit. Abordons un tabou : le chômage volontaire. En France, l’hebdomadaire de gauche Marianne estimait, il y a 15 jours, à 200.000 (sur 2.500.000 de chômeurs) le nombre de fraudeurs. En Belgique, une partie - impossible à chiffrer - de la population chômeuse exploite les failles du système. Elle est assurément minoritaire mais affirmer, comme on l’entend constamment, qu’elle n’existe pas, relève de la mauvaise foi.
Les allocations de chômage en Belgique correspondent (tous avantages inclus) à ce que la littérature économique appelle « salaire de réservation » c’est-à-dire un montant tel qu’il n’incite pas ces acteurs économiques rationnels que sont les chômeurs à se mettre activement à la recherche d’un emploi, à enrichir leur CV voire même à l’accepter quand on le leur propose, à moins évidemment que les perspectives de gains présents ou futurs attachés à cet emploi n’excède les perspectives de gains présents ou futurs attachés au chômage. En se basant sur l’application de l’ancien article 80 qui mettait fin à l’allocation du cohabitant chômeur, les auteurs louvanistes d’une étude ont pu mettre en lumière que le taux d’emploi grimpe soudain à 16 % un mois avant la privation de l’allocation pour atteindre 26 % quatorze mois après la suspension (alors que, en l’absence de suspension, ce taux stagne à 2,5 %).
Le taux de chômage des jeunes de 15-24 ans à Bruxelles est de 18,3 % (Orbem, 2004). En Wallonie, ce taux est de 31,8 %, record européen.Seize % de la population des 18-24 ans en Wallonie et 22,5 % à Bruxelles (Eurostat, 2002) est dépourvu de diplôme secondaire et ne suit ni enseignement ni formation. Les jeunes chômeurs sont, dans leur grande majorité, insuffisamment qualifiés. Mais ce n’est pas toujours le cas. Il arrive que le chômage procède d’un choix délibéré (quoique, à l’heure où l’éducation est gratuite et où cours et recyclages en tout genre pullulent, le fait d’être peu qualifié et de le rester procède aussi, d’une certaine manière, d’un choix), lequel est posé allègrement, de toute bonne foi, par des jeunes issus de milieux favorisés voire détenteurs de diplômes. Voilà un autre effet pervers de la dédramatisation du chômage : à force d’entendre l’omniprésente litanie antilibérale et son cortège de propos victimisateurs et déresponsabilisants, certains en viennent à considérer ces allocations comme une source de revenus d’appoint et non plus comme un filet de sécurité provisoire en cas de force majeure.
Si vous avez quinze ans et que vous êtes assuré, quoique vous fassiez, de jouir d’une allocation de chômage jusqu’à la fin de vos jours - le système belge est unique au monde - allez vous conserver la détermination de traverser les épreuves et consentir aux sacrifices propres à l’acquisition d’une formation ? Ce système distend dangereusement ce ressort baptisé « puissance d’agir ». C’est avec des représentants de cette jeunesse rabougrie, sans rêves ni projets, que Chirac s’entretenait il y a quelques semaines devant les caméras. « Votre peur, je ne la comprends pas. A vrai dire, cela me fait de la peine ». Comme l’a écrit un éditorialiste: « C’étaient de vrais petits vieux. A quoi pensent-ils ? On a enfin la réponse : à eux. Chirac leur parlait valeurs, droits de l’homme, paix ; ils répondaient chômage, salaire, précarité…».
Dans cette optique, les contrôles – pourtant quasiment inexistants et globalement inefficients – sont perçus comme odieux. L’arrêté royal du 4 juillet 2004 censé renforcer ces derniers a poussé les belles âmes à hurler à la « chasse aux chômeurs ». En fait de contrôle, il est simplement question de vérifier, très mollement, si l’allocataire a effectué un certain nombre de démarches de réinsertion. Quoi qu’il en soit, la solution ne réside pas en une poursuite impitoyable du chômeur volontaire. Pareil contrôle ne serait probant qu’à la condition d’investir la vie privée de ce dernier, ce qui est exclu. Le meilleur indice de l’insalubrité d’un système, c’est l’appel à une répression croissante pour se maintenir. A la répression, il faut préférer la responsabilisation. C’est le système d’allocation chômage qu’il faut changer dans le sens suivant : adaptation des montants pour éviter les pièges à l’emploi, suppression du principe de l’illimitation des allocations dans le temps, dynamisation des organismes de placement, remplacement du revenu minimal d’existence par un revenu minimal d’activité, etc.
Mais, fondamentalement, le chômage massif ne procède pas du comportement peu scrupuleux de ces moutons noirs, aussi nombreux soient ils. Même pour les âmes les plus motivées, assurément la majorité, trouver un emploi constitue aujourd’hui une véritable gageure. La responsabilité en incombe principalement à la pression fiscale démentielle et aux non moins exorbitantes charges sociales, deux disciplines où la Belgique s’impose comme championne mondiale. Inventé pour protéger les salariés, le droit du travail est devenu une formidable machine à exclure : on sait combien le coût du licenciement dissuade l’employeur potentiel. Idem lorsque la valeur d’un demandeur faiblement qualifié est inférieure au salaire minimum imposé (alors qu’existe la possibilité d’une progression salariale par la suite).
Cette configuration dévitalisante du chômage en Belgique n’est pas sans rappeler un thème récurrent dans la littérature de science-fiction : la « planète noire », cimetière d’aéronefs - réactualisation du récit homérique de Circé l’envoûteuse séquestrant sur son île Ulysse et ses hommes - et dont la force de gravité empêche tout vaisseau qui s’y pose de reprendre son vol. Référence: B. Cockx et J. Ries, L’impact des sanctions relatives aux allocations de chômage sur la réinsertion et la pauvreté, Institut de Recherche Economique et Sociale (IRES, Ucl), 21 octobre 2003. Hyperlien : http://www2.econ.ucl.ac.be/~sexjrs/files/sstc_art80.pdf
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