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SPIRITUALITÉS
Les religions sont-elles violentes?
ANALYSE
Mis en ligne le 13/09/2001
PAR PASCAL ANDRÉ
Sacrifices, persécutions, croisades, guerres saintes, Inquisition, baptêmes forcés, pogroms, Shoah... L'impression première que nous laisse l'histoire de l'humanité est que les religions ont été plus souvent facteurs de violence et de fanatisme que de pacification. A tel point que de plus en plus de personnes, aujourd'hui, encouragées par les événements de l'actualité, n'hésitent plus à lier définitivement violence et sacré, fanatisme et religion.
Devant pareille accusation, les croyants, bien sûr, se rebiffent et protestent. La violence, disent-ils, ne réside pas dans la religion elle-même, mais dans l'usage qu'on en fait. Chaque spiritualité ouvre un chemin de paix, quand elle puise dans ses écrits fondateurs et ses inspirations intérieures les plus pures. Ce sont les êtres humains qui dénaturent le message de Dieu.
Face à deux visions aussi divergentes, pas facile, avouons-le, de faire son choix. Pour Jean-Paul Guetny, rédacteur en chef du mensuel français «L'Actualité des religions», chacune de ces deux thèses comporte une part d'erreur et une part de vérité. «Aux tenants de la première, écrit-il, on peut rétorquer que les grandes hécatombes de ce siècle n'ont pas été programmées par des hommes religieux, mais par des dictateurs sans foi ni loi: Hitler, Staline, Pol Pot... Aux croyants soucieux de défendre l'honneur des traditions dont ils se réclament, on fera observer que, si la violence se range si souvent sous la bannière religieuse, ce n'est sans doute pas par hasard.»
Selon le philosophe René Girard, il y a effectivement un lien étroit entre la violence et le sacré. Un lien qui s'articule autour des notions de sacrifice et de bouc émissaire. «Même les rites les plus violents, explique-t-il, visent réellement à chasser la violence. On se trompe radicalement quand on voit en eux ce qu'il y a de plus morbide et de pathologique dans l'homme.» Le sacrifice, poursuit-il, a pour fonction de catalyser la violence interne d'une communauté en la dirigeant vers un substitut sacrificiel.
Le problème, c'est que ces pratiques rituelles - si elles favorisent généralement la cohérence à l'intérieur d'une communauté- peuvent aussi devenir facteurs d'antagonisme avec des sociétés voisines et déboucher sur la violence. D'où le caractère éminemment sacré de la guerre dans les civilisations antiques. Quel peuple, à cette époque, aurait osé s'aventurer sur un champ de bataille sans la bénédiction et l'appui de ses dieux! Le développement des religions monothéistes ne va guère modifier ce rapport à la guerre. Yahvé - pour ne prendre qu'un exemple - est souvent décrit dans l'Ancien Testament comme un Dieu implacable et violent qui n'hésite pas, pour libérer son peuple, à faire périr tous les premiers-nés de l'Egypte et à anéantir l'armée de Pharaon. Bref, à s'investir lui-même pour assurer la victoire de son peuple.
Le judaïsme, l'islam et le christianisme, pourtant, se distinguent fortement des cultures anciennes dans leur rapport à la violence. «Quelle qu'ait été la grandeur des civilisations, la richesse des cultures produites par ces trois religions, explique le professeur Mohammed Arkoun, il reste que les trois ont également revendiqué le monopole de la vérité révélée: le dogme du peuple élu, de l'Eglise, unique voie de salut, de l'islam, seule religion agréée en dernier lieu par Dieu, n'a jamais cessé d'opérer à la fois comme horizon commun d'un même univers métaphysique et comme ligne de force de trois systèmes culturels d'exclusion réciproque.»
Avec une telle conception de la vérité, l'on devine sans peine à quels excès ces trois religions furent conduites. L'histoire de l'humanité, malheureusement, ne manque pas d'épisodes tragiques et de guerres sanglantes menées au nom de Dieu. Même le bouddhisme, réputé non violent, n'échappe pas à la règle. Comment, en effet, ne pas mentionner les terribles persécutions dont ont été victimes les chrétiens du Japon, entre le XVIIe et le XIXe iècle? Des persécutions commises par les pouvoirs en place, avec la complicité des temples bouddhiques.
Tout ceci ne doit cependant pas nous faire oublier le rôle pacificateur joué par les religions monothéistes à l'intérieur de leur aire de civilisation. Cela est particulièrement vrai pour le christianisme où la non-violence des martyrs des premiers temps et l'exemple de Jésus sont restés pour certains une ligne de conduite au cours des siècles.
Reste que l'universalisme et le monothéisme ont produit historiquement de gros dégâts. Comme l'explique Jean-Paul Guetny, «la tentation est grande en effet pour les religions concernées (judaïsme, christianisme et islam) de faire de l'espèce humaine le seul peuple du seul Dieu - à tout prix et par tous les moyens» .
Une tentation tellement grande que le politologue américain Samuel P. Huntington n'hésite plus aujourd'hui à annoncer pour l'avenir une multiplication des conflits de civilisation. «Les conflits entre civilisations, explique-t-il, ont en passe de devenir une donnée de base de la politique globale.» Ils représentent «la principale menace pour la paix du monde» . Or, ajoute-t-il, «la religion est l'un des critères de définition d'une civilisation» . Et un critère essentiel.
D'abord, parce qu'elle constitue le meilleur ciment pour réunir un groupe humain autour d'une cause. Ensuite, parce qu'elle permet que se déploient les solidarités hors du groupe concerné. La planète se découperait donc, selon Huntington, en cinq civilisations: chinoise, japonaise, hindoue, musulmane, occidentale.
Si les conflits civilisationnels en restent pour le moment à un niveau local, ils risquent très bien de devenir planétaires le jour où viendront à s'opposer «les Etats phares» de ces diverses civilisations. Le géopoliticien n'exclut d'ailleurs pas une alliance «islamo-confucéenne» contre l'Occident.
Alors, faut-il souscrire à la thèse pessimiste de Samuel P. Huntington? Des responsables politiques de poids comme Vaclav Havel ou Jacques Delors, en tout cas, la prennent au sérieux, ainsi que le théologien suisse Hans Küng. «La religion, écrit ce dernier, est une force centrale, peut-être la force centrale qui motive et mobilise les hommes.» Avec les religions, ajoute-t-il, «il est plus réaliste de compter aussi sur leur potentiel conflictuel qui les pose en rivales.» C'est pourquoi Küng affirme, comme un article de son propre credo: «Sans paix entre les religions, ce sera la guerre entre les civilisations.» Cette paix est-elle un mythe? Non, répond le théologien, car «dans toutes les grandes religions (...) se présentent plusieurs options, dont quelques-unes au moins facilitent la compréhension mutuelle.»
© La Libre Belgique 2001
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