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Célébration en grandes pompes médiatiques d'un record annoncé
Marc SINNAEVE
Mis en ligne le 08/11/2007
Président de la section Presse et Information de l'Institut des hautes études des communications sociales (Ihecs)
Depuis le début de la crise gouvernementale, le traitement médiatique, dans sa globalité, a oscillé entre phases de dramatisation d'une part, analyse, prise de distance et pédagogie des enjeux d'autre part.
Ces dernières démarches répondent à la nécessité de faire comprendre une matière objectivement complexe que symbolise bien le dossier "BHV", mais aussi à l'impératif, sur le long terme, de "meubler" l'espace éditorial, particulièrement dans les moments, nombreux, de creux informatif. La qualité, souvent, de cette approche "pédagogique" de l'information démontre que l'info spectacle, l'info événement ou l'info émotion ne sont pas une fatalité. Pour peu - mais tout est dans ce peu - qu'elle s'en fixe le cap et s'en donne les moyens, la machine médiatique est capable de satisfaire aux besoins d'une information véritablement citoyenne.
Paradoxalement, au cours de ce processus de formation à rallonges, c'est dans ces mêmes moments où "il ne se passe rien" que la tentation de faire mousser le (non-)événement est, elle aussi, la plus présente. Comme la nature, la presse a horreur du vide.
La célébration en grandes pompes médiatiques de la désormais plus longue crise gouvernementale du pays rentre dans ce schéma... des deux côtés à la fois.
Prise de recul, perspective historique, points de vue détachés, analyses politiques, ligne du temps et rappel des temps forts du processus de formation en cours, documents commémoratifs, exercices de prospective, forums... Les médias francophones en particulier ont mis les petits plats dans les grands pour marquer les 148e et 149e jours sans (nouveau) gouvernement depuis les élections. Au total, en matière de contenus éditoriaux : de nouveaux et excellents dossiers "pédagogiques" à conserver ou à podcaster pour les plus publics férus ou inattentifs jusqu'ici.
D'un autre côté, l'info ce n'est pas que du contenu : c'est aussi - et de plus en plus dans un contexte de concurrence aiguë - une mise en forme et un conditionnement de la "marchandise" destinés à séduire, à capter l'attention, et, il faut bien dire le mot, à vendre. Les manchettes ou les unes, les bandes annonces des éditions spéciales, les titres ou graphismes à vocation accrocheuse représentent en somme tout le volet proprement "communication" de l'information. Une fonction, comme on dit dans le jargon de la pub, de teasing, d'appel à consommer.
Rien de répréhensible en soi dans une société de consommation et dans une économie de marché reposant sur la concurrence. Les journaux et les télés sont depuis toujours des entreprises de presse qui doivent (se) vendre. L'âge d'or d'une presse non (ou moins) marchande est un mythe. Il n'empêche : en matière d'information, la collision entre l'emballage et le contenu n'est pas toujours heureuse. Quand la communication, à travers les effets qu'elle est susceptible de produire, l'emporte sur l'information, il y a lieu de se poser des questions.
L'impressionnant dispositif déployé par l'ensemble des chaînes et des titres en témoigne : les journées record des 5 et 6 novembre auront donné lieu à un grand déballage de moyens d'information... et de communication. On était certes à l'aube d'une semaine politiquement importante sur le plan des enjeux au menu de la négociation. C'était donc certainement l'occasion de "(re)faire le point". Fallait-il, néanmoins, en faire "autant" ? Quitte à verser dans la dramatisation de la longueur d'une formation déjà difficile en soi. Et sacrifier à un nouveau spasme informationnel... pour le moins surdimensionné en regard de la signification politique de l'événement ?
A moins que la référence prise en compte ne soit pas la dimension politique de ces 148e et 149e jours de crise, mais leur caractère profondément médiatique.
La démarche, dans le chef des journalistes en tout cas, emprunte, en effet, sans doute moins au souci de donner du relief à un fait politique marquant, ou au calcul concerté de réaliser un coup de pub', qu'au pur réflexe journalistique lié à la fascination du record. Parce qu'il est une rupture de l'ordinaire, son dépassement en fait, et parce qu'il est toujours par définition inédit, le record appartient en effet doublement au registre de l'événement médiatique. Ce qui en fait une sorte de sur-événement par excellence.
A partir de là, les éléments de l'emballement de la machine, toujours les mêmes, sont connus. Effet boule de neige autour d'une "opportunité" qui aura permis, un temps, de sortir la crise gouvernementale de sa léthargie automnale, et sa couverture de la routine journalistique. Conformisme éditorial de la presse au sein de laquelle la peur du ratage et le marquage étroit des concurrents poussent chacun à anticiper ou à copier ce que l'autre fait. Souci, dans le chef de nombreux directeurs de rédaction, de rentabiliser l'investissement lourd d'au moins un journaliste à temps plein sur la crise gouvernementale depuis juillet... quitte, donc, à exiger de celui-ci qu'il "(re)fasse quelque chose" même quand "il n'y a rien".
On a ici affaire, de surcroît, à un record annoncé. Et c'est peu dire, tant les 148 jours de 1987-88 font office, quasi depuis le début de cette crise, de balise obsessionnelle. Plus largement, de ce point de vue, l'exploitation de la symbolique de la durée a servi depuis l'été déjà de ressort dramatique principal à la trame de l'information. On songe ici au boulier compteur des jours sans gouvernement, égrenés sur un mode lancinant à la radio et dans les journaux, ou affichés sous forme de logo visuel persistant en télé.
A la manière d'une ritournelle, sans le vouloir vraiment, la petite musique médiatique a ainsi créé, bien avant ces journées de tous les records, un indéniable effet d'amplification de la durée de la crise. Et la systématique du procédé a conféré au cap symbolique franchi ces jours-ci un retentissement historique que son sens réel ne mérite pas.
Certes, même selon les normes en vigueur de la vie politique belge, la crise est objectivement et extraordinairement longue. Mais cette longueur, contrairement à ce que nous dit l'écho médiatique du temps qui passe, n'est en rien nouvelle, étonnante ou illégitime.
La longueur du processus de formation ne relève pas de la soudaine mauvaise volonté des Leterme, De Wever ou, vu d'en face, des Milquet et Maingain. Depuis le début des années 1980 et le souci de conclure des accords de gouvernement détaillés et bétonnés, la durée moyenne des périodes de formation est en augmentation. Elle l'est aussi en raison de la superposition du contentieux communautaire et institutionnel sur la recherche d'éléments de convergence proprement politiques. En raison, également, de paysages politiques toujours plus différents au Nord et au Sud, et du distanciement des anciens partis frères au sein des familles respectives. En raison, encore, de conceptions différentes du statut et du mode d'emploi de l'Etat fédéral. En raison, enfin, de l'évolution "naturelle" des logiques d'autonomie du fédéralisme. Et, en raison, plus récemment, de la disparition progressive des véritables lieux de dialogue entre représentants politiques des communautés ou régions...
D'autre part, c'est une constante de l'histoire, le système politique belge a toujours réagi aux crises qui le menacent non en les affrontant séance tenante et par la méthode forte, mais en cherchant, au contraire, à "digérer" graduellement les germes du conflit, et à les transformer ensuite en énergie créatrice de solutions... typiquement belges.
Peut-être la méthode rencontre-t-elle ses limites. Mais la lecture de la crise gouvernementale actuelle à travers les verres grossissants du "record" est, elle, une limite en soi : en induisant - depuis longtemps déjà - la perception d'une crise à la durée décidément bien trop longue, elle met en évidence la tentation naturelle du système de communication et d'information, aujourd'hui tout puissant, d'imposer son temps à toutes les sphères de la société, et notamment à la l'institution politique.
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