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Opinion - Belgique
Le don des langues
Francis MARTENS
Mis en ligne le 16/01/2008
Ethnologue
Ambiance. En ce qui me concerne, ce fut neuf ans de cours de flamand, au minimum deux fois par semaine, durant les études primaires et secondaires. Après ça, la plupart des élèves étaient quasiment fiers d'être incapables de le parler. On comprend qu'Yves Leterme ait tenté une blague dans "Libération", en hasardant une hypothèse génétique.
Génétique ou pas, au collège St-Pierre (Uccle) c'était on ne peut plus clair. Plusieurs profs ne parlaient des Flamands qu'en terme de "Ménapiens" (une tribu primitive d'"anciens Belges" du temps de Jules César). Bercé par un léger chahut, l'abbé H. avait tendance quant à lui à s'endormir à ses propre cours de néerlandais. Se réveillant en sursaut, il eut un jour cette phrase revigorante : "Allez ! Reprenons ! On pourrait au moins s'ennuyer utilement ..."
Souvent, les blagues faites sur le dos de l'autre s'avèrent projectives - et dès lors instructives quant aux tares de celui qui s'y risque. Une plaisanterie très prisée en Humanités était : le Flamand comme "homme de Geenandertaal ". En réalité, en gréco-latines, l'allergie à "la langue de Vondel" opérait comme un trou noir où seuls le latin et le grec arrivaient à briller faiblement. Pour le petit francophone, l'apprentissage des langues devenait une entreprise désespérée. Surtout si sa famille était de surcroît déchirée par quelque Verdriet van België.
Dans les écoles de filles ce n'était pas mieux. Une de mes amies en témoigne : "J'ai, pour ma part, écrit-elle, passé mon enfance dans un village de Wallonie. J'ai donc fait mes primaires dans une école de village tenue par des religieuses. J'ai reçu un enseignement de qualité et très personnalisé puisqu'il y avait peu d'élèves. Lorsque je suis arrivée en Humanités à Bruxelles, j'avais un niveau supérieur à toutes les élèves de la capitale dans toutes les branches... sauf en flamand. Je n'en connaissais pas un mot. L'enseignement du flamand n'était pas obligatoire en Wallonie à cette époque, alors qu'il l'était à Bruxelles. J'ai donc passé ma première année d'humanités à faire des cours de rattrapage en flamand, avec toujours cette inhibition de ne pas prononcer correctement cette langue. Cette école était de plus une école de Dominicaines françaises, qui ne connaissaient bien sûr pas le néerlandais. Le flamand était donc la "barbare taal" (sic) qui servait de punition, de devoirs supplémentaires, en cas d'indiscipline ou de retenues... De quoi vous dégoûter d'une langue, en effet".
Yves Leterme - bien que parfait bilingue - entretient clairement des rapports de confusion entre "La Brabançonne" et "La Marseillaise". Mais bien qu'il apparaisse plus politicien qu'homme politique, cela n'autorise pas à lui chercher noise pour des broutilles. En l'occurrence, à propos d'un lapsus concernant l'hymne national belge. Je suis persuadé qu'interrogés au même moment (c'est-à-dire avant leurs cours de rattrapage), la plupart des parlementaires francophones se seraient montrés tout aussi incapables de chanter convenablement l'hymne national (1).
Il y a bien pire en réalité que cet état confusionnel. Après la révolution de 1830, le Gouvernement Provisoire eut la désastreuse idée d'imposer le français comme langue unique à une population comportant 60 pc de flamandophones. Mal inspiré, Charles Rogier pensait voir dans l'usage officiel d'une seule langue une garantie pour l' "invincible unité" (selon "La Brabançonne") du jeune état belge. En réalité, les tensions s'accentuèrent jusqu'à ce qu'en 1898 le flamand fût reconnu, malgré tout, comme seconde langue officielle. Certains Wallons cependant refusèrent de s'y résigner et entrèrent dans une lutte sans merci. Ainsi Ch. de Waroux, lors de la Manifestation de Louvain organisée par la Ligue Wallonne du Brabant, vendit-il, au prix de 10 centimes, "au profit de la propagande de la Ligue", une adaptation vengeresse de "La Brabançonne" intitulée pour le coup "La Wallonne". L'oeuvre, écrite de sa main, était tout naturellement dédiée à la mémoire de Rogier :
Peuple belge, lorsque les haines
Des néerlandaises factions
T'avaient ligoté de leurs chaînes,
Qui sut en briser les maillons ?
Fut-ce donc la pataude clique
Du français niant la beauté,
Qui créa la fière Belgique,
Le Roi, la Loi, la Liberté ?
Les Flamingants, ô sort étrange,
Du Belge, sorti du tombeau,
Honnirent, partisans d'Orange,
Le nom, les droits et le drapeau.
Hurler: l'Union fait la Force !
Flamands, Wallons, ne sont que des prénoms !
Tout ça n'est que perfide amorce
Pour duper les frères wallons.
Nous voilà prévenus. Mais Ch. de Waroux, résolument inspiré, ne s'arrête pas en si bon chemin. À la même manifestation, et au même prix, il propose une adaptation de "La Marseillaise" - "La Liégeoise" - dédiée, elle, à Mme la Baronne Léonie de Waha, présidente de l'Union des Femmes de Wallonie :
Allons, enfants de Wallonie,
Le jour de gloire est arrivé !
Contre nous, de la tyrannie
L'étendard flamand est levé! (bis)
Entendez-vous dans nos campagnes
Brailler ces stupides patois ?
On veut jusque sous nos toits
Opprimer nos fils, nos compagnes!
Aux armes, fiers Wallons!
Formez vos bataillons!
Marchons! Marchons !
Du flot impur, expurgeons nos vallons !(sic)
Le deuxième couplet se demande ce "que veut cette horde rétrograde de Moedertaaliens enragés ?" Le sixième, débutant par "Amour sacré de la Patrie",est une forte référence à La Muette de Portici qui partage ces vers avec La Marseillaise. Le septième enfin, constitué par le "choeur des enfants", fait jurer à ceux-ci (devant leurs aïeux) "que le jargon des ennemis ne sonnera jamais, amis, au coeur du wallon territoire !"
Sous la plume de Ch. de Waroux, les mille vallons du territoire wallon s'annoncent peu favorables aux "môssi Flamins" ("sales Flamands"). Yves Leterme exagère néanmoins quand il compare la RTBF à "Radio Mille Collines" (Rwanda). Peut-être confond-t-il avec "Radio Laine" (Verviers) ? Les politiciens, on le sait, n'ont pas toujours le temps de s'informer. Or, il est exact qu'un animateur de "Radio mille Collines" était d'origine verviétoise.
En fait, une part de l'animosité wallonne s'explique peut-être par le dépit. Car, contrairement au flamand, le parler wallon s'est peu à peu effrité : nullement du fait d'une concurrence flamande mais suite à l'emprise hégémonique du français. Exposés à la même menace que les Wallons, les Flamands ont su conjurer l'émiettement dialectal et reprendre pied sous la houlette unificatrice de l'Algemeen Beschaafd Nederlands, tandis qu'un projet à même visée - Li r'fondu wallon - s'étouffait silencieusement dans ses langes. Au parlement wallon, l'hymne national - Li t'chant des Wallons - se chante désormais en français.
(1) Quant à la complexité de l'hymne national belge et aux effets de désunion induits du seul fait de sa composition, tant poétique que musicale, je ne pourrais trop recommander : "La Belgique en chantant. Prolégomènes musicologiques et psychanalytiques à une anthropologie clinique de La Brabançonne et autres chants nationaux et/ou patriotiques belges", in Revue de l'Université de Bruxelles, 1998, 1-2, pp 19-40, Complexe, Bruxelles.
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