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fiche philo

Joindre l'utile à l'agréable

Luc de Brabandere et Stanislas Deprez

Mis en ligne le 19/02/2008

L'époque de Jeremy Bentham est marquée par l'expansion britannique - la colonisation de l'Australie débute en 1788 -, l'indépendance des Etats-Unis d'Amérique et la guerre contre la France de Napoléon. C'est aussi une période féconde pour la connaissance : l'encyclopédie Britannica paraît pour la première fois en 1771, Thomas Malthus publie un essai sur le développement de la population en 1798 - en 1820, la Terre compte un milliard d'habitants - et Darwin entreprend son voyage à bord du Beagle en 1831.

Né à Londres en 1748, Jeremy Bentham est un des plus grands théoriciens du libéralisme et le fondateur de l'utilitarisme, théorie selon laquelle l'utile fonde toutes les valeurs. Juriste de formation, il cherche à réformer la société. Athée, il soutient que la réalité est ce que nous percevons par nos sens. Ainsi, seul l'univers matériel existe et l'esprit n'est qu'une émanation du corps. Par conséquent, la morale ne peut plus s'appuyer sur Dieu, le Souverain Bien ou l'Humanité, qui ne sont que des fictions. L'éthique doit se justifier uniquement par des principes terrestres. Ce que Bentham entreprend de faire. L'homme, dit-il, aspire au bonheur. Et puisque n'existe que ce qui est ressenti, le bonheur se ramène à la sensation de plaisir. Du coup, l'humain est foncièrement égocentrique : il rapporte tout à lui, ne connaissant les autres qu'à travers ses perceptions.

Contrairement à ce que l'on pourrait penser, le plaisir et la douleur ne sont pas seulement affaire de sentiments mais aussi de raison. Nous calculons notre bonheur comme nous calculons nos achats et nos dépenses : en faisant la somme de nos peines et de nos joies. Entrent en ligne de compte l'intensité du plaisir, sa durée, son degré de proximité (le plaisir de consommer trois verres de bière tout de suite l'emporte-t-il sur la peine d'une contravention pour conduite en état d'ivresse, plus tard ?), son degré de probabilité et enfin sa pureté (le plaisir est-il teinté de douleur - comme pour le marathonien à l'arrivée d'une course - ou mélangé à d'autres plaisirs ?). Tout cela forme une belle équation qui explique nos actions.

L'utilitarisme hédoniste est bien une morale. En fait, Bentham élargit le raisonnement économique d'Adam Smith sur la "main invisible" : puisque l'on vit en société, nous avons tous intérêt à faire plaisir aux autres, pour qu'en retour ceux-ci se soucient de nous. Par la grâce de l'échange, l'intérêt individuel concourt au bien commun. La morale n'est donc pas une question de sacrifice mais d'intérêt bien compris.

On voit que la morale de Bentham a un versant collectif. C'est que les gouvernants ont intérêt à assurer la satisfaction du plus grand nombre, de peur de perdre le pouvoir. Pour cela, l'utilitarisme leur propose de calculer la somme des plaisirs et des peines de tous les citoyens. Ainsi, l'interdiction de construire une habitation dans une réserve naturelle est morale, car la déception du propriétaire potentiel est compensée par le plaisir de centaines de visiteurs. Mais le passage nocturne à basse altitude d'avions toujours au-dessus des mêmes maisons serait immoral, car il entraînerait pour les habitants une souffrance impossible à compenser par le bonheur des passagers et des compagnies aériennes. C'est que pour le libéral qu'est Bentham, un citoyen compte plus que la société lorsque sa vie est en jeu.

De ses considérations utilitaristes, Bentham déduit des positions politiques audacieuses pour l'époque : suffrage universel, démilitarisation de l'Europe, décolonisation, revenus pour tous en échange d'un travail minimal, protection des animaux contre les mauvais traitements, rejet de la peine de mort et réforme du système pénal. Puisque le criminel a agi pour accroître son plaisir, le faire souffrir ne le rendra pas meilleur. La peine doit être rare, spectaculaire et valoir comme exemple, pour dissuader le condamné ou d'autres de continuer leurs crimes. Il faut aussi réparer les torts subis par la victime, par une amende infligée au condamné ou par un dédommagement versé par la société (celle-ci, en effet, est coupable de n'avoir pas su protéger la victime). Bentham imagine même des prisons "modèles", les panoptiques, construites pour que les prisonniers n'échappent jamais au regard des surveillants.

POUR ALLER PLUS LOIN

Jeremy Bentham, "Garanties contre l'abus de pouvoir et autres écrits sur la liberté politique", Editions Rue d'Ulm, 2001.

K. Mulligan et R. Roth (éditeurs), "Regards sur Bentham et l'utilitarisme", Droz, 1993. Un recueil d'articles sur Bentham.

Sur www.lalibre.be vous trouverez cette page téléchargeable et des liens pour aller plus loin.

Mardi prochain : Hegel.

Jeremy Bentham a exercé une influence énorme sur le droit, l'économie, la politique, l'éthique ou la philosophie analytique. Il a aussi été fortement critiqué : les chrétiens et les kantiens lui reprochèrent son athéisme et sa morale sans valeurs transcendantes, Marx vit en lui un parfait bourgeois et Michel Foucault considère les panoptiques comme l'instrument type d'une société de la contrainte. Même ses disciples prennent leurs distances avec lui. Ainsi, John Stuart Mill distingue des plaisirs plus moraux que d'autres et tempère la recherche égocentrique du bonheur. Bentham n'en reste pas moins un inspirateur toujours actuel des défenseurs de la liberté individuelle.

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