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Ethique
Le pardon : grandeur ou slogan politique ?
Valérie ROSOUX
Mis en ligne le 26/02/2008
Chercheur qualifié du Fonds national de la recherche scientifique (FNRS). Membre du Centre d'étude des crises et des conflits internationaux (Cecri) de l'UCL.
Le 13 février dernier, le premier ministre australien, Kevin Rudd, a présenté les excuses officielles de son pays aux Aborigènes et particulièrement à la "génération volée", ces enfants arrachés à leurs parents et confiés à des institutions ou des familles blanches. Les termes du chef de gouvernement australien sont univoques : "Aux mères et pères, aux frères et soeurs, pour avoir séparé des familles et des communautés, nous demandons pardon. Et pour l'atteinte à la dignité et l'humiliation infligées à un peuple fier de lui-même et de sa culture, nous demandons pardon." Ces paroles sont destinées à sceller la réconciliation nationale.
Cet exemple n'est pas isolé. Il s'inscrit dans le sillage de nombreux gestes officiels censés apaiser la charge affective liée au passé. Il convient pourtant de s'interroger. En effet, les acteurs politiques et diplomatiques se sont longtemps montrés sceptiques par rapport aux notions de réconciliation et de pardon, ne les considérant pas relevantes dans leur champ d'action. Pour eux, ces concepts renvoyaient à des processus spirituels, quasi religieux, limités au domaine interpersonnel. Or, depuis la fin de la guerre froide, de plus en plus de spécialistes en histoire, philosophie, psychologie, sciences politiques, mais aussi de plus en plus d'hommes politiques se réfèrent explicitement à ces notions. Ces dernières s'avèrent-elles désormais crédibles en relations internationales ? Ou relèvent-elles de slogans dans l'air du temps ?
Le phénomène n'est pas radicalement neuf. C'est sans doute Willy Brandt qui, le 7 décembre 1970, cristallise symboliquement cette dimension politique du pardon. En visite officielle à Varsovie, le chancelier de la République fédérale allemande, les yeux humides, perdu, s'agenouille soudain devant le mémorial dédié aux héros et aux victimes du ghetto de Varsovie. Vingt ans plus tard, c'est le président tchécoslovaque, Vaclav Havel, qui adresse des excuses officielles à son homologue allemand concernant l'expulsion des Allemands des Sudètes au sortir de la guerre : "Nous les avons exclus, non sur la base d'une culpabilité individuelle établie mais simplement parce qu'ils appartenaient à une nation particulière. [...] Comme cela arrive souvent dans l'histoire, en agissant ainsi nous nous sommes blessés nous-mêmes." Depuis lors, les exemples n'ont cessé de se succéder aux quatre coins du monde. Dans chaque cas, pardon et réconciliation sont intimement liés. Cette association va-t-elle cependant de soi ?
Pour certains philosophes, tels que Hannah Arendt et Paul Ricoeur, le pardon n'est pas nécessairement individuel et privé : il peut également constituer une grandeur politique. Dans cette perspective, le pardon est la seule démarche qui soit capable de rouvrir la mémoire sans pour autant susciter le ressentiment et le désir de vengeance. Son objectif n'est ni de nourrir une cicatrice incicatrisable, ni de gommer le souvenir. Il s'agit de rompre à la fois la dette et l'oubli. Loin d'effacer le passé, le pardon intervient dans celui-ci. Il tente de le modifier en lui donnant une autre signification. Non pas en faisant, comme par magie, que ce qui est arrivé ne se soit pas produit. Mais en révélant d'autres avenirs possibles du passé.
La notion de pardon comme prélude à la réconciliation est attirante. Elle ne permet toutefois pas de faire fi de l'une des principales difficultés de l'usage politique du pardon. La conception du pardon dans le rapport d'une collectivité à une autre, plutôt que dans un rapport de personne à personne, pose la question de la représentation à un double niveau : dans la plupart des cas, ce sont des "représentants" qui, d'une part, demandent pardon pour des faits qu'ils n'ont pas commis eux-mêmes et qui, d'autre part, accordent le pardon au nom de victimes qui se taisent à jamais.
Le manque de repentir de la part des auteurs des faits incriminés constitue le premier argument de taille contre la légitimité d'un pardon collectif. De quels méfaits Willy Brandt - dont l'attitude à l'égard des nazis ne peut être mise en cause - serait-il coupable ? En quoi Jacques Chirac - qui avait à peine 10 ans lors de la rafles du Vel'd'hiv - serait-il coupable ? Tous aujourd'hui s'accordent sur le fait que la culpabilité - comme l'innocence - ne peut être qu'individuelle. Un gouvernement ou une nation ne sont donc jamais coupables de leur passé. On peut néanmoins concevoir qu'ils soient responsables de la manière dont ils gèrent aujourd'hui l'héritage de leur histoire.
Le second grand obstacle à la notion de pardon collectif réside dans une certaine fidélité à l'égard des victimes. De fait, le pardon ne va-t-il pas de pair avec la vie ? Il constitue un geste de courage que seules les victimes ont le droit d'accorder. La mort de celles-ci rend par conséquent tout pardon littéralement impossible. Comme l'écrit le philosophe Vladimir Jankélévitch, "libre à chacun de pardonner les offenses qu'il a personnellement reçues, s'il le juge bon. Mais celles des autres, de quel droit les pardonnerait-il ? [...] Non, ce n'est pas à nous de pardonner pour les petits enfants que les brutes s'amusaient à supplicier. Il faudrait que les petits enfants pardonnent eux-mêmes" (1) .
En ce sens, ni l'Etat, ni un peuple ne peuvent prétendre pardonner. Ces limites étant posées, rien n'empêche de souligner la portée des actes de reconnaissance destinés à susciter un nouveau départ dans les relations entre communautés ou entre Etats. La présentation d'excuses officielles ne peut "réparer" les dommages subis par des individus affectés dans leur chair ou leur entourage, mais elles peuvent contribuer au soulagement de leur blessure et par là, donner "un futur à la mémoire" (2) . Notre objectif n'est donc pas de considérer ces démarches avec cynisme, mais de les replacer dans le contexte qui est le leur. Sur la scène politique, seul un pardon au sens métaphorique du terme peut être évoqué.
(1) Vladimir Jankelevitch, "L'Imprescriptible", Paris, Seuil, 1986, p. 55.
(2) Paul Ricoeur, "Le Juste", Paris, Seuil, 1995, p. 207.
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