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La Raison dans l'histoire
Luc de Brabandere et Stanislas Deprez
Mis en ligne le 26/02/2008
Né en 1770, Hegel fait des études de philosophie et de théologie à l'université de Tübingen, où il se lie avec le poète Hölderlin et le philosophe Schelling. Renonçant à devenir pasteur, comme il l'avait d'abord projeté, Hegel donne aussi quelques cours aux universités d'Iéna et de Heidelberg, tout en occupant divers métiers : précepteur, journaliste, directeur de lycée. En 1806, il publie "La Phénoménologie de l'esprit", son premier ouvrage majeur. Suivront d'autres sommes : la "Logique", l'"Encyclopédie des sciences philosophiques". En 1818, on lui offre enfin une chaire de philosophie à Berlin. Il y restera jusqu'à sa mort.
Hegel est insatisfait de la philosophie. Non parce qu'elle n'aurait abouti à aucun résultat mais parce qu'elle n'a jamais su penser les changements du monde. Hegel, lui, veut penser le réel dans sa totalité, sans rien exclure. Trouver la logique de l'histoire. Car celle-ci n'est pas une suite d'événements contingents. Elle a un sens et une fin ou, pour le dire d'un mot, elle est habitée par la Raison : tout ce qui est rationnel est réel, et tout ce qui est réel est rationnel, écrit Hegel.
La Raison n'est pas, comme chez Descartes ou Kant, une faculté de l'homme. Elle est l'Absolu, l'Esprit à l'oeuvre dans la nature et dans les siècles. Elle anime secrètement le vivant, le faisant tendre vers son accomplissement qui n'est autre que la découverte de Soi. Car au départ, l'Esprit, s'il est déjà lui-même, ne se connaît pas encore. Il existe sans se savoir. Pour cela, il a besoin de se poser dans ce qui n'est pas lui : la nature. Il peut alors se libérer de la matière pour finalement se découvrir tel qu'il est. L'histoire n'est que le déploiement de l'Absolu, le lent cheminement vers la conscience de Soi.
On voit que la logique n'est pas le syllogisme d'Aristote, ni la logique moderne de nos programmes informatiques. C'est une dialectique des contraires, un mouvement à trois termes : une thèse (par exemple, la fleur d'un arbre), une antithèse (le fruit, qui est à la fois la mort de la fleur et son dépassement), une synthèse qui est une nouvelle thèse (un nouvel arbre). Hegel va s'attacher à décrypter l'ensemble de la culture à l'aune de cette dialectique : l'histoire, le droit, la religion, l'art, les sciences, la philosophie.
On voit aussi que cette logique est sous-jacente, souvent inconsciente. Nous croyons agir pour des motifs personnels mais en réalité nous sommes mus par la logique de l'Esprit absolu. Ainsi, Napoléon est peut-être devenu empereur à cause de son histoire familiale, de son goût pour le pouvoir et d'autres choses encore. Qu'importe. Hegel y voit l'âme du monde parce qu'en lui, c'est la liberté des Lumières, les droits du citoyen et la Révolution française qui s'étendent au monde entier. Que Bonaparte en ait eu conscience ou pas n'a aucune importance. C'est le fait qui compte.
Prenons un exemple moins belliqueux : l'esthétique. L'art, pour Hegel, manifeste l'Absolu sous une forme sensible et intuitive. En Egypte, l'aspect sensible prime sur l'idée : c'est un art symbolique où à la limite chacun comprend ce qu'il veut. L'art grec réalise l'équilibre entre l'idée et la forme : la statuaire montre un idéal de beauté physique. Dans l'art chrétien, enfin, l'idée l'emporte sur la forme. C'est l'art le plus intellectuel et le plus spirituel. C'est aussi la dernière forme d'art possible. Désormais, la place est à la science, c'est-à-dire à la connaissance intellectuelle - et non plus sensuelle - de la réalité.
La science et la religion s'effaceront elles aussi devant l'ultime étape de l'histoire de l'Absolu : la philosophie. Cette dernière est pour Hegel une suite de systèmes, tous vrais de leur point de vue, et tendant tous à leur dépassement : philosophies antiques tournées vers la compréhension du monde, philosophies modernes centrées sur le sujet, et enfin l'ultime philosophie récapitulant et englobant toutes les autres. Cette dernière philosophie est bien entendu le système hégélien lui-même. La philosophie hégélienne et le triomphe de la Révolution française marquent la fin de l'histoire, le moment où l'Absolu se connaît enfin lui-même. Bien sûr, il y a encore des événements. Mais ceux-ci ne peuvent plus rien produire de neuf.
Georg Wilhelm Friedrich Hegel, "La Raison dans l'histoire", 10/18 (n°235), 2003. Un texte d'abord simple, ce qui n'est pas évident chez Hegel.
Jeanne Hersch, "L'étonnement philosophique", Gallimard (Folio essais n°216), 1993. Un admirable chapitre sur Hegel.
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Mardi prochain : Arthur Schopenhauer.
Bien sûr, on peut reprocher beaucoup d'approximations aux analyses de Hegel. On peut surtout s'interroger sur la fin de l'histoire, thèse paradoxalement proclamée de manière périodique (la dernière fois par Francis Fukuyama, voici quelques années). Cependant, on ne peut enlever à Hegel l'impact énorme qu'il a eu et a encore, au point qu'un commentateur a pu dire qu'on n'échappe pas à Hegel : on peut être anti-hégélien mais on ne peut penser sans lui.
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