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Dieu est le miroir de l'homme
Luc de Brabandere et Stanislas Deprez
Mis en ligne le 18/03/2008
Né en 1804, Feuerbach est un "semi-martyr" de la philosophie. A 26 ans, il publie des "Pensées sur la mort et l'immortalité", où il soutient la mortalité de l'âme individuelle. Cela lui ferme les portes de l'Université. Heureusement pour lui, il épouse en 1836 une riche héritière, Bertha Löw, qui possède le château de Brucberg et une manufacture de porcelaine. Son mariage lui assure l'indépendance financière et le loisir de poursuivre son oeuvre. En 1841, il publie "L'Essence du christianisme", qui le fera entrer dans le club fermé des grands philosophes.
Feuerbach reproche à Hegel d'être un théologien déguisé en philosophe, le dalaï-lama spéculatif. Hegel, on s'en souvient, voyait dans l'histoire la lente découverte de soi par l'Esprit absolu : aliéné, ne se connaissant pas soi-même, l'Esprit se libère peu à peu au cours des âges. Mais cet Esprit n'est qu'un autre nom pour Dieu, argumente Feuerbach, et en réalité seul l'homme est aliéné !
En effet, les individus admirent les actions et les connaissances de l'humanité, ainsi que la puissance de la nature, et saisissent leur petitesse. Se sachant limités, ils projettent loin hors d'eux leurs qualités (sagesse, volonté, raison, justice, amour), en un être imaginaire qu'ils croient supérieur : Dieu. Ils attendent ensuite, en retour, que Dieu leur renvoie leurs qualités. Dieu est donc le miroir de l'homme, écrit Feuerbach. Mais les hommes ont cru que ce miroir était plus vrai qu'eux-mêmes, alors qu'il n'est qu'une illusion.
La religion repose sur cette aliénation. Et elle est un danger, car si elle dévoile les valeurs de l'humanité, elle freine le progrès. Elle empêche la raison de comprendre et de dominer le monde, en faisant croire que Dieu est la cause de tout. L'idée de providence divine rend inutile la recherche du progrès matériel. La croyance au paradis nuit à la poursuite du bonheur terrestre. La soumission à Dieu enlève à l'homme sa volonté et sa liberté de conscience. Enfin, la nécessité d'aimer Dieu plus que l'humanité mène aux guerres de religion.
Toutefois, la religion était une étape nécessaire. L'homme devait commencer par créer des dieux. Puis il devait rationaliser ses croyances, notamment pour comprendre l'infinie distance entre sa réalité d'homme et la grandeur des valeurs divines. Sans ces deux étapes, l'homme n'aurait jamais pu découvrir son essence. Mais il faut un dernier stade, où l'homme se réapproprie ses valeurs. Dans ce troisième et ultime moment - que Feuerbach nomme "humanisme athée" - les humains comprennent que Dieu n'est qu'une personnification de l'humanité. Et ils conçoivent que leur tâche est de réaliser dans leur vie les idéaux communs à toute l'espèce humaine.
C'est l'Humanité qui est le véritable Dieu. Le rejet de Dieu, chez Feuerbach, n'est donc pas l'affirmation de la toute-puissance de l'individu et l'abandon de la morale. Dieu n'existe pas mais tout n'est pas permis. C'est même le contraire : l'athéisme dépasse la religion, en révélant que la nature de l'homme est amour. En abandonnant l'illusion qu'est Dieu, dit Feuerbach, les humains se réapproprient leurs valeurs. L'amour, la sagesse et la justice, loin d'être inaccessibles à l'humanité, en constituent l'essence.
Ludwig Feuerbach, L'essence du christianisme, Gallimard (Tel n°216), 1992.
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La philosophie de Feuerbach étend ses effets bien au-delà de ses premiers admirateurs, Marx en tête. Car si on ne lit plus guère Feuerbach aujourd'hui, peut-être est-ce parce que ses idées nous sont devenues naturelles. D'une certaine manière, aujourd'hui tout le monde est d'accord avec Feuerbach. Les athées continuent à voir en Dieu un produit des hommes. Et les croyants sont devenus très attentifs à se méfier des fictions idolâtres du désir humain.
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