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Réaction - international

Quelle "solution" chinoise pour le Tibet ?

Bernard DE BACKER

Mis en ligne le 04/04/2008

Le leadership chinois est-il en train de préparer le terrain à une "Benladenisation" de ceux qui, au Tibet ou en exil, réclament plus de liberté pour leurs compatriotes ?

Sociologue, auteur de "Bouddhismes en Belgique" (Crisp 2002), membre du comité de rédaction de la "Revue nouvelle".

Laissons la Chine trouver pour le Tibet une solution".

Cette phrase, extraite du point de vue de Pierre Defraigne sur le boycott des Jeux de Pékin, paru dans "La Libre Belgique" du 31 mars [1], n'est pas un poisson d'avril... On ne peut dès lors qu'être ébahi par une telle affirmation, placée en conclusion d'une opinion relative à la question du boycott dans le contexte des évènements actuels au Tibet. Le texte de l'auteur, il est vrai, n'est pas centré sur la question tibétaine en tant que telle, mais traite néanmoins abondamment de celle-ci dans le cadre de son argumentaire contre le boycott. Sur le point précis des relations entre la Chine et le Tibet, l'opinion exprimée contient certaines erreurs factuelles, des contre-vérités historiques et des analyses candides ou douteuses qu'il nous semble important de soulever.

Commençons par les erreurs et les contre-vérités. Contrairement à ce qu'affirme Defraigne, le Tibet n'a pas été "reconquis par les armées de Mao, en 1965" [2], mais bien envahi quinze années plus tôt, en 1950. Et il ne s'agit pas d'une "reconquête", mais bien d'une conquête. En effet, contrairement à ce qu'écrit l'auteur, le Tibet n'était pas une "partie intégrante" de la Chine "en tout cas à partir de 1720". Les relations entre le Pays des Neiges et l'Empire du Milieu (ainsi que la Mongolie), du 13e au début du 20e siècle, étaient d'une nature toute différente. On pourrait les qualifier de "protectorat" à partir du 18e siècle, mais l'effectivité réelle de celui-ci était fluctuante, voire parfois totalement virtuelle. Les empereurs mongols et ensuite chinois reconnaissaient l'autorité spirituelle du Tibet qui a adopté et adapté le bouddhisme, ceci dans un contexte d'échange de protection temporelle contre guidance religieuse, inaugurée au 13e siècle. Cette relation particulière, nommée "Chö-yön", persistera jusqu'à l'invasion militaire de troupes chinoises à la fin de la dynastie Qing, comme en témoigne la déclaration d'indépendance du treizième dalaï-lama en février 1913, qui fait mention de cette relation n'impliquant pas "de subordination de l'un à l'autre" [3].

Ce n'est donc pas, comme le laisse entendre Pierre Defraigne, "l'effondrement de la dynastie des Qing, en 1911, sous la pression coloniale" qui permit au Tibet de connaître une période d'indépendance, mais bien l'invasion du Tibet par les armées impériales en 1908 (la Chine ne le contrôlait donc pas...) et la fin de la relation "prêtre-protecteur", suite, notamment, à ces incursions. Dès lors, l'affirmation abrupte selon laquelle le Tibet "est partie intégrante de la Chine" et que l'invasion de 1950 serait une "reconquête", n'est qu'un écho de la propagande chinoise d'un "retour à la Mère-Patrie". Notons que le plan chinois prévoyait non seulement de "libérer de l'oppression réactionnaire" le Tibet, mais aussi, la Mongolie, le Népal, le Sikkim et le Bhoutan... Rappelons ici qu'il a été en partie mis à exécution avec l'invasion de l'Aksaï Chin au nord du Ladakh (partie du Cachemire de culture tibétaine) et que de sérieuses menaces ont pesé sur l'Arunachal Pradesh, au nord-est de l'Inde. Il s'agit donc bien d'une visée impériale et coloniale, qui n'est pas l'apanage de l'Occident, même si elle se situe dans le cadre d'une continuité territoriale. Le Tibet n'a jamais été "partie intégrante" de la Chine avant 1950, seulement un protectorat effectif au 18e siècle. Depuis l'invasion, il subit une situation coloniale (reconnue par le secrétaire du PCC, Hu Yaobang, en 1980), une annexion déguisée en pseudo-autonomie et des atteintes incessantes aux droits humains.

Sans sous-estimer l'ambiguïté du statut du Tibet, au sujet duquel les puissances occidentales ont fait preuve d'un assez grand cynisme, il paraît pour le moins cavalier de régler cette question d'un trait de plume [4] . La revendication d'autonomie d'un peuple ne serait-elle par ailleurs légitime qu'au seul regard de l'histoire ? En tout état de cause, l'auteur déduit une série de conséquences implacables de cette prémisse douteuse. En effet, son raisonnement est entièrement construit sur l'idée que la Chine, affaiblie précédemment par l'impérialisme occidental, n'a fait que reprendre son dû en 1950. Certes, écrit-il, cette reconquête s'est faite "au prix de lourdes pertes dans la population locale". Soulignons en passant cette appellation de "population locale" qui vient désigner les Tibétains, comme pour réduire leurs spécificités. Quant aux "lourdes pertes", la conquête du Pays des Neiges et l'établissement de la domination maoïste auraient fait plus d'un million de morts selon la Commission internationale des juristes, dans deux rapports remis à l'ONU. Sans parler des famines suite à la collectivisation des terres, des tortures, de la destruction systématique du patrimoine culturel matériel et immatériel. Curieuse manière de traiter une province si heureuse de revenir dans le giron de la Mère Patrie, car ce sont bien évidemment les masses laborieuses tibétaines qui ont appelé les communistes à l'aide et leur ont réservé un accueil triomphal !

Il ne s'agirait donc pas d'une situation de type colonial, selon Pierre Defraigne - qui semble se soulager d'une culpabilité occidentale vis-à-vis de la Chine aux frais des Tibétains -, mais bien des relations d'une métropole avec l'une de ses provinces, certes un peu lointaine. Heureusement pour elle, son développement est assuré "sous le leadership d'une classe dirigeante animée par une vue à très long terme". Dès lors, il vaudrait mieux laisser "la Chine trouver pour le Tibet une solution qui réconcilie développement [...], liberté religieuse et identité culturelle". Quand on connaît les objectifs de sinisation forcée poursuivis par les dirigeants chinois depuis l'invasion de 1950 jusqu'à ce jour, les réalités effectives de sa mise en oeuvre, on n'a guère de doutes sur "la vue à très long terme".

Par ailleurs, ces dirigeants ne "se trompent pas d'adversaire" en "ciblant leurs attaques sur le dalaï-lama", comme le pense l'auteur. La stratégie d'une "voie du milieu" [5] et d'une résistance non-violente du hiérarque tibétain, en conformité avec sa vision bouddhiste et gandhienne, est plus embarrassante qu'une guérilla perdue d'avance. Le porte-parole du Ministère chinois de la Sécurité ne s'y trompe pas, lui qui annonçait récemment que les "indépendantistes tibétains" s'apprêtaient à commettre des "attentats suicide". Le leadership chinois est-il en train de préparer le terrain à une "Benladenisation" de ceux qui, au Tibet ou en exil, réclament plus de liberté pour leurs compatriotes ?

[1] Pierre Defraigne, Un boycott injuste et dangereux.

[2] C'est en 1965 que la "région autonome du Tibet", représentant la moitié du Tibet historique, a été officialisée, ce qui est tout différent.

[3] Début de la déclaration d'indépendance du 13e dalaï-lama, le 14 février 1913 : "Au temps de Gengis Khan et d'Altan Khan des Mongols, de la dynastie Ming des Chinois et de la dynastie Qing des Mandchous, le Tibet et la Chine ont coopéré sur la base de la relation religieux-protecteur. Il y a quelques années, les autorités chinoises au Sichuan et au Yunnan se sont efforcées de coloniser notre pays [...]. Par conséquent, j'ai quitté Lhassa avec mes ministres [...] espérant par télégraphe rendre clair à l'empereur mandchou que la relation existant entre le Tibet et la Chine avait été celle de religieux-protecteur, qu'elle n'avait pas été fondée sur la subordination de l'un à l'autre". (voir Laurent Deshayes, Histoire du Tibet, Fayard 1997)

[4] Voir à ce sujet l'ouvrage de d'Anne-Marie Blondeau et Katia Buffetrille, Le Tibet est-il chinois ?, Albin Michel, 2002.

[5] Version actualisée de la relation "Chö-yön". Le Tibet aurait un gouvernement autonome, et la Chine garderait le contrôle des relations extérieures. (Laurent Deshayes, Histoire du Tibet).

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