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Chronique - Sous la table

A la Julie d'un soir, aux anges de toujours

Lucien NOULLEZ

Mis en ligne le 08/04/2008

Julie, au milieu de la nuit, tu étais perdue dans ton chagrin et ton ivresse. Un jeune chauffeur de taxi t'a reconduite chez toi... en coupant son compteur ! Ça s'est passé près de chez vous.

chroniqueur

Julie, je ne sais pas si tu liras jamais cette chronique.

Tu ne t'appelles d'ailleurs pas Julie.

Je change ton prénom dans le journal, et je ne suis pas vraiment sûr que les jeunes filles de vingt ans - celles dont tu es, celles qui ont ton âge - trouvent encore opportun d'ouvrir un quotidien et d'y lire les chroniqueurs.

Tu ne me liras pas : tant mieux, tant pis !

Mais je t'écris pourtant une lettre publique. Ton histoire, notre histoire d'un soir, m'aura marqué, Julie, et je voulais la publier.

***

Ce n'est pas vraiment toi que j'ai croisée, en plein milieu de la nuit, du côté de la Bourse, à Bruxelles.

La jolie fille qui tanguait à ma rencontre avait ton âge, ton gout de se vêtir simplement, ton nom et ton visage. Mais elle était imbibée d'alcool. Elle ne marchait pas; elle se cognait aux murs. Elle hachurait ses pas indécis, et seule, seule, seule dans son ivresse dans son chagrin et dans sa houle, elle m'attristait. Elle n'était plus elle-même; elle se prénommait pourtant, selon nos conventions : Julie.

Cette ombre de toi s'est presque jetée dans mes bras pour m'implorer : "Je veux rentrer."

Tu m'as dit ton adresse. C'était loin.

Je suis un homme de cinquante ans. J'ai ma vie, mon histoire, et parfois aussi, mon chemin croise des dérives. Tu étais contre moi, pleurante et saoule, belle, ravagée, et tout à coup, tu as compris le danger de ce corps à corps. Tu m'as dit : "Si tu essayes de m'avoir, je te pète la gueule."

Tu avais bien raison, Julie. Personne n'a le droit d'avoir ou de posséder qui ce soit, et surtout pas, à l'instant même, un monsieur qui aurait pu être le père d'une enfant dévorée pour un soir par des excès, et personne, je le répète, ne possède jamais personne, même s'il fut doux de t'accueillir un instant minuscule dans mes bras.

J'ai essayé de te rassurer. J'allais te ramener chez toi, en taxi. Tu me trouvais pervers, et je t'ai tenu tête.

Le chauffeur du taxi que j'ai enfin trouvé n'avait peut-être pas trente ans. Avec beaucoup de politesse, il t'a tendu un sac en plastique pour vomir. Tu n'as pas vomi, mais tu continuais de m'insulter. L'insulte était la seule façon que tu croyais opportune pour me maintenir à distance.

Dans le taxi, le jeune chauffeur se montrait très ému. Il n'avait pas encore d'enfants, mais que fallait-il faire, si la vie opposait à tous les rêves des tentations aussi fortes que l'alcool ou les drogues ? Nous en parlions, ce chauffeur et moi, jusqu'à ta porte, chère Julie.

Là, tu m'as tendu les clés : tu n'en pouvais plus. Je t'ai ouvert et tu es entrée dans ton antre.

Le chauffeur regardait tout cela.

J'ai repris ma place à côté de lui. Il m'a simplement proposé d'arrêter le compteur et de me reconduire chez moi.

Julie.

On pourrait bien épiloguer sur les misères de la jeunesse et sur les dérives du temps. Ce soir-là, tu as pu cuver ta détresse en sécurité, je l'espère. Ce soir-là, j'ai pu simplement te laisser à ta vie, et ce soir-là aussi, un jeune taximan a pu effacer une ardoise : celle du mal qui ronge tout depuis toujours, et nous reconduire chacun chez soi, en oubliant tous les compteurs.

Dans la Bible, je crois, on aurait appelé ce monsieur un ange.

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