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Chronique - LES COULEURS DU TEMPS
In Memoriam Expo
Claude JAVEAU
Mis en ligne le 17/04/2008
Chroniqueur
Il y a cinquante ans, on nous le répète inlassablement sur tous les tons, s'ouvrait sur le plateau du Heysel la première Exposition universelle de l'après-Deuxième-Guerre-mondiale. Celle-ci s'était terminée treize ans auparavant, le nombre d'années à peu près qu'il avait fallu à Hitler pour parvenir au pouvoir. J'étais en deuxième candi à l'U.L.B. Je me suis rendu à plusieurs reprises à l'Expo. J'habitais alors une cité d'"Habitations à Bon Marché" derrière le cimetière d'Auderghem et je devais pour cela prendre d'abord un tram 31 au boulevard du Souverain et ensuite un tram 16 à la place Wiener. C'était le même trajet que je faisais pour rejoindre le campus de l'Université, au Solbosch. Continuer jusqu'au Heysel prenait beaucoup de temps. De chez moi à l'entrée de l'Expo, cela durait certainement aussi longtemps que le voyage en Thalys de Bruxelles-Midi à Paris-Nord. Aujourd'hui, en métro, le déplacement est devenu moins long, mais pour moi qui n'ai jamais vécu mon exil à Bruxelles qu'au Sud-Est ou au Sud de la capitale, cela représente toujours aborder des contrées qui me restent, faute de m'y rendre fréquemment, aussi étrangères et étranges que la banlieue parisienne. Et encore.
Je me souviens surtout de la foule, des fair hostesses appelées en dérision "fesses austères", ce que justifiait bien l'allure militaire de leur uniforme, de la marche officielle de l'Expo, monument de musique pompier bien en résonance avec l'événement, du Spoutnik au pavillon d'allure stalinienne de l'ex-URSS, des frites de Belgique Joyeuse qui me valurent une spectaculaire indigestion à l'embarcadère des trams, des saynètes de la Famille Briquembois au pavillon des Constructions civiles (mais c'était peut-être ailleurs), et de peu d'autres choses en vérité. C'était pour moi une espèce de gigantesque foire, un bric-à-brac au sein duquel régnait une ambiance de fête. On y célébrait, je crois, l'avènement d'un monde meilleur grâce aux progrès infinis de la technique. On ne parlait pas de pollution ou de réchauffement de la planète en ces temps-là, ni de terrorisme international.
La télévision commençait à peine à s'installer dans les foyers. Ceux qui, comme moi, n'en possédaient pas à domicile, allaient la voir dans les bistrots qui en annonçaient la détention ou dans les étalages des magasins d'électro-ménager. On ne connaissait ni le téléphone mobile ni l'ordinateur portable (un ordinateur, alors, occupait plusieurs pièces d'affilée), le rock'n roll débarquait à peine sur nos rives européennes, rendu célèbre par un film sur la violence scolaire à New York, un cornet de frites coûtait cinq francs, la pilule n'était pas arrivée, les moeurs étaient chastes, ou plutôt prudentes, "La Libre Belgique", au ton très conservateur, était appelée "Léopoldine" par ses détracteurs, et les étudiants allaient au cours la cravate au cou, tandis que les étudiantes se gardaient bien d'enfiler des pantalons.
Quand l'Expo s'ouvrit, la Belgique était encore unitaire et possédait une immense colonie dont l'indépendance n'était pas à l'ordre du jour. Le Royaume était gouverné par une coalition socialiste-libérale sous la houlette du débonnaire Brugeois Achille Van Acker. C'était la première fois depuis 1884 que les catholiques, rebaptisés sociaux-chrétiens, ne faisaient pas partie du gouvernement. A la suite des élections qui se tinrent cette année-là, les choses revinrent à la normale avec une équipe dirigée par Gaston Eyskens, dont les socialistes étaient exclus. En France, le Général De Gaulle avait été rappelé au pouvoir, Eisenhower gouvernait à Washington, et Khrouchtchev régnait à Moscou. Celui-ci venait, deux ans auparavant, de dénoncer les crimes de Staline et de remettre de l'ordre à Budapest. La Nouvelle Vague s'apprêtait à envahir les petits écrans, et les fans de Gilbert Bécaud brisaient les chaises des salles où il se produisait.
Que commémorons-nous en prenant l'Expo 58 pour prétexte ? Ne serait-ce pas une Belgique qui était encore elle-même, celle de papa, sur laquelle régnait un roi tristounet et dont la capitale venait tout juste de subir les taillades qui devaient la faire sortir de sa tranquillité provinciale ? On se remettait de la guerre, on commençait à goûter les fruits offerts par l'Etat-providence, les mariages duraient, les élèves étaient studieux, les sportifs n'étaient pas bariolés de pub, Brigitte Bardot incarnait le libertinage français, et la Chine de Mao n'intéressait pas grand-monde. Une espèce de Belle Epoque, qui était aussi un crépuscule. Deux ans après, la machine à fédéraliser se mettait en branle. Un autre temps commençait pour les Belges. Comment allons-nous le commémorer si notre chagrin ne nous emporte pas ?
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