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Fiche Philo
L'homme qui voulait avoir tout faux
Luc de Brabandere et Stanislas Deprez
Mis en ligne le 13/05/2008
Né à Vienne le 28 juillet 1902, Karl Raimund Popper est un touche-à-tout. Il songe d'abord à embrasser la carrière de musicien, avant de la juger trop difficile pour lui. Etudiant, il suit en auditeur libre des cours d'histoire, littérature, psychologie, médecine, philosophie, mathématique et enfin physique théorique. Il tâte de la psychanalyse mais s'en détourne rapidement. Il travaille d'abord comme ébéniste, puis comme assistant social auprès d'enfants défavorisés. Le désir de réfléchir à des questions théoriques ne le quitte pourtant pas. Il se passionne pour la physique d'Einstein et s'intéresse à la philosophie des sciences. En 1928, il soutient une thèse de doctorat. Juif autrichien, il sait qu'il ne pourra jamais enseigner dans son pays. Il part alors en Nouvelle-Zélande. La guerre le convainc d'abandonner ses recherches d'épistémologie pour se consacrer à la seule question qui vaille alors à ses yeux : la critique du totalitarisme et la défense d'une "société ouverte". Après la guerre, il est engagé en Angleterre, à la London School of Economics and Political Science, où il enseignera jusqu'à sa pension, tout en assurant aussi des cours dans de grandes universités américaines. La reine d'Angleterre l'anoblit !
Popper publie son premier livre, "La Logique de la découverte scientifique", alors qu'il n'a que 32 ans. L'ouvrage fait date et reste aujourd'hui un des livres d'épistémologie les plus importants. Popper y remet en cause la philosophie du Cercle de Vienne, alors dominante. Pour les penseurs du Cercle, les lois scientifiques s'élaborent à partir de l'observation empirique de faits. Plus un fait est observé, plus la loi qui l'explique est vérifiée. Par exemple, la loi newtonienne de la gravitation est vérifiée par un nombre énorme d'expériences. Ce critère de vérification permet aux néopositivistes du Cercle de Vienne de distinguer la science - basée sur l'observation et l'expérience - de la métaphysique et de la religion, qui reposent sur des concepts ou idées invérifiables.
Popper attaque précisément cette idée de vérification. Prenons un exemple pour bien faire comprendre son idée. Dix corbeaux noirs passent devant nos yeux. On forme alors une hypothèse : "tous les corbeaux sont noirs". Et on vérifie cette hypothèse en observant d'autres corbeaux. Or, on peut regarder cent, mille, un million ou même un milliard de corbeaux tous noirs, notre hypothèse ne sera pas une certitude pour autant. Car il est possible que le milliard-et-unième corbeau soit blanc. La vérification n'est donc pas un critère efficace pour faire avancer la science. Par conséquent, il ne faut pas chercher à vérifier nos hypothèses mais au contraire à les falsifier, affirme Popper. Un seul corbeau blanc est plus important que des milliards de corbeaux noirs, car il permet d'établir avec certitude que l'hypothèse est fausse et doit être revue. Autrement dit, la science progresse par essais-et-erreurs, par falsification et non par vérification. Le bon scientifique est celui qui cherche à réfuter ses théories grâce à des expériences décisives.
Popper tire trois conséquences décisives de sa conception. Tout d'abord, il renverse l'empirisme classique : ce qui est premier, ce ne sont pas les faits mais les théories. Les faits, seuls, ne nous disent rien. Notre esprit n'est pas une table rase ou un seau que l'on remplit par des données, dit Popper. La nature ne parle pas d'elle-même, elle répond aux questions que nous lui posons. Le scientifique est un créatif : il élabore des hypothèses et les teste en interrogeant le réel. Contre le Cercle de Vienne, Popper affirme l'utilité de la métaphysique : elle sert à construire des visions du monde qui nourrissent les théories scientifiques.
Deuxième conséquence : la science est toujours un savoir provisoire, en attente de réfutation. Elle n'est pas de plus en plus vraie mais seulement de moins en moins fausse. En effet, ses théories sont soit fausses - et prouvées comme telles - soit en attente de réfutation.
C'est d'ailleurs en-cela, troisième conséquence, que la science se démarque des non-sciences. Ces dernières sont basées sur des principes vrais dans tous les cas. Ainsi, le marxiste explique tout par la lutte des classes, la soumission des masses comme leur révolte. De manière semblable, le psychanalyste utilise le complexe d'OEdipe pour comprendre l'agressivité d'un patient ou au contraire sa passivité. Il est donc impossible de tester la validité des concepts d'OEdipe ou de lutte des classes. Il faut en conclure que le marxisme et la psychanalyse ne sont pas des sciences. Ce qui ne signifie pas qu'ils ne puissent le devenir, à condition de reformuler leurs théories de manière à ce qu'elles soient réfutables.
Savoir Plus
Karl R. Popper, "La Connaissance objective", Flammarion (Champs n°405), 1991. Un recueil d'articles qui donne une vue d'ensemble sur la philosophie de Popper.
Michelle-Irène Brudny, "Karl Popper. Un philosophe heureux", LGF (Livre de poche biblio essais n°4393), 2006. Une introduction à l'homme et à son oeuvre.
Mardi prochain : Hannah Arendt.
Karl Popper est un des plus grands esprits du XXe siècle. Il a remplacé la vision de la science comme savoir cumulatif par celle d'une démarche rigoureuse et humble. Beaucoup de philosophes des sciences se sont inspirés de son oeuvre (et s'en inspirent encore), fut-ce pour la critiquer : Thomas Kuhn lui a reproché son désintérêt pour l'histoire des sciences, Paul Feyerabend lui a opposé un relativisme méthodologique ravageur, tandis qu'Imre Lakatos a tenté de le défendre mais en modifiant sensiblement ses théories.
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