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Chronique - chemins de traverse

Mai encore...

Xavier ZEEGERS

Mis en ligne le 15/05/2008

Faut-il perdre sa vie en la gagnant ? Epouser le monde ou le changer ? Ces questions, d'une époque de croissance, sont-elles pertinentes pour le navetteur d'aujourd'hui ?

Chroniqueur

Ce n'est pas le moindre paradoxe que la commémoration (terme sans doute excessif pour une insurrection de souris dans un fromage) de mai 68 ait remis sous les projecteurs les vedettes qui sont devenus des people alors qu'elles prétendaient jadis guider le peuple. Mais il en va d'elles comme des chênes : même branlants, on les remarque davantage que l'herbe qui pousse autour. Un hebdo est toutefois allé à la rencontre des vrais anciens, de ceux qui y crurent tellement qu'ils se refusent encore à baisser les bras, un peu comme ces soldats japonais retrouvés dans la jungle jusqu'à la fin des sixties, armes à la main, refusant la capitulation.

C'est à la fois pathétique et énigmatique. Ils avaient tout pour "réussir". Une famille aisée, l'unif-cocon, des diplômes à portée de main, des pistons en pagaille. Et puis crac, le grand... chambardement ? Même pas : il n'y eut que 125 voitures brûlées en mai, soit bien moins que le bilan des sauvageons en goguette chaque samedi soir dans les villes de France. Comparé à la violence urbaine contemporaine, Mai 68 est une aimable jacquerie avec des barricades insipides car sans le moindre Gavroche. Heureusement, on retiendra aussi qu'il y eût des "poètes philosophes avec au bout des doigts des crayons de couleur à la sagesse ailée" comme l'a joliment écrit François Mitterrand (*). La révolution n'a pas eu lieu, et "c'est tant mieux", osent proclamer sans vergogne les "vétérans" qui se satisfont d'un changement dans les moeurs, d'une sorte de corset victorien qui a enfin craqué, d'une prise de parole trop longtemps refoulée.

Il me semble que l'explication la plus crédible de la chienlit est celle de "tante Yvonne", apicultrice à ses heures, qui soupira que "cette époque était affreuse : même mes abeilles étaient agressives, intenables". Bref, c'était l'air du temps. Et contre lui, qu'aurait pu faire Massu avec ses chars ? Alors disons plutôt : grand cheminement. Et intérieur, car la révolution n'a pas eu lieu dans les rues mais les esprits. Faut-il perdre sa vie en la gagnant ? Qu'est-ce qu'une vie réussie ? Quelle sorte d'engagement la justifie pleinement ? Faut-il épouser le monde ou le changer ? Préférer les audaces incertaines ou les chemins tout tracés qui risquent de nous affadir ? Questions de luxe, inhérentes à une époque où l'on pouvait se les poser car la croissance et le plein-emploi étaient au rendez-vous; des chichis pour le navetteur d'aujourd'hui, plombé par son crédit hypothécaire et le spectre du C4. Mais ces questions sont toujours pertinentes.

Ainsi donc certains n'ont pas renoncé, donnant tort à Jean Dutourd et Marcel Jouhandeau qui, de leur balcon, criaient aux manifestants : "Rentrez chez vous, plus tard vous serez tous notaires !" Ils sont devenus tourneurs-ajusteurs ou travailleurs à la chaîne. Leurs promotions furent celles du militant syndical devenu chef de section ou délégué général. Ils pensaient apporter un peu d'air frais dans des usines étouffantes, voire même, suprême audace, un peu de culture. On leur fit bien vite comprendre que le foot et le bistrot suffisaient bien. D'autres s'installèrent dans de grands champs qu'ils défrichèrent pour installer des chèvres qui les firent vivre chichement. Ils refusent le portable, les grosses bagnoles, les produits chimiques, et expliquent qu'au début il y avait des trous dans le toit et que la pluie tombait dans leur lit mais que le confort n'est toujours pas leur truc. Ils font songer à Jean de Florette, ce fada venu de la ville dont les mains n'étaient pas assez calleuses et qu'on soupçonnait de travailler aussi avec sa tête et tout ça c'est des couillonnades qui donnent des migraines. Et que le village assassina. Romantique, la campagne ? Que nenni ! Ils disent ne rien regretter. Mais on a du mal à les croire. On songe à Jacques Brel disant que l'échec n'est pas d'arriver nulle part mais de ne pas avoir essayé, dans sa fameuse diatribe où il clame que le plus difficile n'est pas d'aller à Hong Kong mais de quitter Vilvorde. Parce qu'après, ajoutait-il, "après tout s'arrange, forcément". Eh bien non, pas toujours.

En fait les puristes de Mai sont les orphelins de Rimbaud, découvrant sur le tard qu'on peut changer sa vie, ou de vie, mais pas la vie. Ils croyaient avoir les bras assez larges pour enlacer le monde entier, qui se passe de leurs illusions de jeunesse. Les vraies révolutions ne sont jamais là où on les attend. La mondialisation, l'informatique, la chute du Mur, les églises vides, la paysannerie réduite en peau de chagrin : que de l'imprévu. Alors que faire ? Peut-être ne compter que sur ses propres forces et un destin pas trop féroce qui nous fera passer entre les gouttes du malheur. En somme, rien que du raisonnable. Ce qui n'est plus "demander l'impossible", évidemment. Et dès lors Danny l'assagi et John Lennon au ciel avec Lucy ont raison de crier : "the dream is over". Du moins le rêve collectif, antinomique sans doute. Reste le bonheur selon les Anciens Grecs : l'épanouissement individuel via l'expression la plus harmonieuse de nos meilleures capacités. Quelle que soit l'époque, il n'est pas utopique d'essayer au moins cela...

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(*) In : Ma part de vérité, Fayard 1969.

Email xavier.zeegers@skynet.be

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