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Le Tibet et nous
Matthieu de NANTEUIL
Mis en ligne le 28/05/2008
Sociologue, professeur à l'UCL Membre associé au LISE-CNRS
La question n'est pas - ou n'est plus - de savoir s'il faut agir pour le Tibet lors des JO de Pékin. Il le faut, ne serait-ce que parce que la signification de l'inaction serait d'une simplicité troublante : à l'heure de l'instantanéité et de la globalisation médiatique, elle traduirait un soutien presque explicite aux exactions commises par le pouvoir chinois envers les Tibétains. Les Etats occidentaux l'ont d'ailleurs bien compris, qui cherchent "une voie médiane" entre la réprobation de la violence d'Etat et l'interdépendance économique.
Une telle voie n'existe pas, c'est une évidence. Il n'y a pas de juste milieu entre l'exaction et le respect de l'intégrité, entre la mort et la vie. Pour autant, les valses-hésitations diplomatiques dessinent en creux la force de l'interrogation que le peuple tibétain adresse au monde occidental. Face à la puissance économique qu'est devenue la Chine, face au drame humanitaire qu'elle connaît aujourd'hui, il n'est pas possible de tenir sur ces questions des positions à l'emporte-pièce. Il faut agir donc, mais comment ? Deux constats et quelques propositions.
1. Il est faux de croire que le monde occidental serait naturellement porté à la défense des droits humains. Ce combat fut d'abord un combat de l'Occident contre lui-même. En plus des révolutions historiques de 1776 et 1789, qui ont dressé des peuples contre l'arbitraire, la pratique politique de l'Occident n'a cessé d'être hantée par son contraire (de l'esclavage à la Shoah). L'esprit des droits de l'homme ne fut jamais une simple déclaration d'intention, mais toujours le fruit d'une révolte de l'esprit humain contre les violations de la liberté et de l'égalité pratiquées par les Etats modernes. Et que l'on sache, ces violations n'ont pas cessé, notamment sur nos propres territoires.
Dans la géopolitique contemporaine, on ne peut donc attendre des Etats occidentaux qu'ils cessent d'être ce qu'ils sont : un mélange de vertu et de vice, délimités par le droit, structurés par la domination. Leurs prises de position sont essentielles, car elles dévoilent les choix éthiques qui animent leurs dirigeants. Mais elles ne peuvent pour autant régler définitivement la question des droits humains, ici ou là-bas. Tout attendre d'eux, c'est se voiler la face sur la nature même du politique.
2. La culture chinoise est une d'une richesse insoupçonnée et mal connue. Cela s'explique par le malentendu historique entre l'Empire du Milieu et le monde occidental, qui se sont longtemps ignorés, voire méprisés. Dans le "Libération" daté du 9 mai, le spécialiste nord-américain des questions tibétaines, Robert Barnett, rappelle d'ailleurs que les Chinois croient véritablement qu'ils aident les Tibétains "arriérés" à devenir "modernes". Ironiquement, les Occidentaux qui ont envahi la Chine au XIXe siècle pensaient la même chose des Chinois.
Dans les deux cas, la rhétorique colonialiste repose sur un même présupposé : l'autre est un archaïque qu'il faut rééduquer, quitte à faire usage de la violence armée. Il est donc essentiel de sortir d'un discours antichinois, relayé par les médias occidentaux de façon désinvolte, qui ne fait que brouiller les cartes et faire le jeu du nationalisme local. A l'heure où sa population est dramatiquement endeuillée, ce n'est pas "La Chine" qui est condamnable, mais le pouvoir chinois, à la tête d'un appareil d'Etat qui bafoue trop souvent les libertés élémentaires.
Du même coup, on ne peut continuer à tenir un discours sur les droits humains en République Populaire sans faire preuve d'un véritable effort de compréhension du patrimoine spirituel de ce pays-continent, dont le monde occidental sait finalement assez peu de choses. Cet effort n'est pas un culturalisme déguisé : il doit s'accompagner des exigences relatives à l'universalité des droits et d'une réprobation sans concession de la violence commise à l'encontre de la population civile, à commencer par les Tibétains eux-mêmes. Mais il doit aussi permettre de sortir de cette hypocrisie occidentale qui consiste à dénoncer certaines violations plutôt que d'autres et à utiliser le chiffon rouge médiatique sans, simultanément, réfléchir à un engagement dans la durée.
Parallèlement aux Tibétains, de nombreux dissidents chinois tentent, eux aussi, de faire entendre l'appel de la liberté. Que faisons-nous pour les entendre, pour les soutenir ? On doit exiger que les pouvoirs occidentaux adressent un signal fort, irréversible, aux dignitaires de Pékin. Le boycott ou la participation minimaliste aux cérémonies d'intronisation ou de clôture des JO en est l'occasion. Mais on ne peut déléguer aux Etats notre propre responsabilité et assister, en spectateurs assagis ou moroses, à la joute des puissances. Tentons donc quelques propositions.
(a) Des organisations de défense des droits humains appellent au boycott des retransmissions télévisées. Que ferons-nous demain, lorsqu'il suffira d'appuyer tranquillement sur le bouton de notre téléviseur pour contempler, un verre à la main, le spectacle de la performance sportive, dont nous ne pourrons plus dire que nous ignorons sa part de violence et de répression ?
(b) Les transformations socio-politiques au Tibet et en Chine se feront nécessairement sur la longue durée. Que ferons-nous demain pour que la défense des droits fondamentaux ne soit pas seulement l'étendard de notre bonne conscience mais le signe d'une solidarité sans faille avec ceux qui, au sein de leur propre culture, osent donner à ces droits un visage ou une voix ?
(c) Les représentants politiques auxquels, en démocratie, nous déléguons une partie de notre souveraineté sont à la tête d'Etats qui piétinent encore les droits des plus faibles. Que faisons-nous aujourd'hui, pour que la raison d'Etat ne soit pas, ici même, la voile pudibond de pratiques d'exception que nous ne voulons plus voir ?
Dans un pays proche, qui connaît également cette superposition scabreuse de la violence de la nature et de la violence des hommes, Aung San Suu Kyi, leader démocratique emprisonnée dans sa propre maison depuis plus d'une décennie, écrit : "La démocratie, pas plus que la liberté, la justice ou tout autre droit social et politique, ne se donne pas. Elle se conquiert par le courage, la détermination et le sacrifice." Devant le témoignage d'une femme qui, au péril de sa vie, a toujours cherché à articuler la passion de l'universel avec celle de sa culture d'origine, notre tort est généralement de croire qu'il ne concerne qu'"eux", alors qu'il s'adresse d'abord à "nous".
Agir pour l'universalité des droits ne peut se faire sans interroger notre propre histoire, nos contradictions politiques et médiatiques, mais aussi la force d'humanité dont cette universalité est porteuse, là-bas comme ici. Les Tibétains, les dissidents et le peuple chinois, les Birmans en proie à une tragédie sans précédent, attendent leurs compatriotes occidentaux dans l'épreuve de la longueur des jours. Les JO ne seront alors qu'un souvenir. Saurons-nous y répondre ?
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