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Fiche Philo

Une femme d'action

Luc de Brabandere et Stanislas Deprez

Mis en ligne le 03/06/2008

Le 23 août 1939, l'Allemagne nazie et l'URSS signent un pacte de non-agression, les deux totalitarismes se répartissant l'Europe. Hitler rompra l'accord en envahissant la Russie deux ans plus tard. Le 20 novembre 1945 s'ouvre le procès de Nuremberg. Il s'achèvera en septembre 1946, par la condamnation de dirigeants nazis pour crime contre l'humanité. L'Etat d'Israël est créé en 1948.

Hannah Arendt naît à Linden en Allemagne, le 14 octobre 1906. Issue d'une famille juive progressiste, elle est une étudiante surdouée qui lit Kierkegaard et Kant dès l'adolescence. Elle se tourne naturellement vers la philosophie et la théologie, suivant les cours de Husserl, Karl Jaspers et Martin Heidegger. Ce dernier la fascine. De son côté, Heidegger est sensible à l'intelligence et au charme de son étudiante : ils ont une liaison. Dès 1933, elle est brièvement arrêtée par la Gestapo et doit fuir l'Allemagne. A Paris, où elle s'était réfugiée, elle est à nouveau arrêtée en 1940. Elle réussit heureusement à s'enfuir pour les Etats-Unis, où elle travaille comme journaliste. Elle publie "Les Origines du totalitarisme" en 1951, où elle compare les régimes hitlérien et stalinien. Cette même année, elle est naturalisée américaine et enseigne dans différentes universités. Son chef d'oeuvre est sans conteste "Condition de l'homme moderne" - titre plus restrictif que l'original anglais "The human condition" -, qui paraît en 1958. Trois ans plus tard, elle assiste au procès d'Adolf Eichmann pour le compte du journal "The New Yorker". Elle en tire un livre, "Eichmann à Jérusalem", très critiqué par les associations juives car Arendt y présente Eichmann comme un fonctionnaire du système d'extermination et non comme un ignoble bourreau. Hannah Arendt n'en continue pas moins ses analyses politiques - elle se présente d'ailleurs comme une théoricienne du politique plus que comme une philosophe. Elle meurt le 4 décembre 1975.

"La Condition de l'homme moderne" est une analyse de la situation de l'homme. Arendt distingue trois manières complémentaires d'être humain : le travail, l'oeuvre et l'action.

L'homme est avant tout un animal laborans, c'est-à-dire un être qui a besoin de travailler pour assurer sa subsistance. Le travail est donc un processus vital, dont l'homme ne peut s'affranchir totalement, sauf à se reposer sur le travail d'esclaves. Les Grecs, d'ailleurs, considéraient les travailleurs comme des animaux et pas comme de véritables êtres humains. Cette conception a été complètement renversée à partir de la Renaissance, où l'on a vu dans le travail la source de toute richesse et la définition même de l'homme. Aujourd'hui, ceux qui travaillent sont jugés dignes et les chômeurs sont mal vus. Mais il y a là un piège, remarque Arendt : si nous vivons seulement pour travailler et consommer, nous restons au niveau de la vie animale. Les citoyens grecs profitaient de leur liberté pour penser et faire de la politique. La société des loisirs qui est la nôtre risque quant à elle de nous enchaîner dans notre rôle d'animaux consommateurs.

Le travail doit sans cesse être recommencé : nettoyer la cuisine, travailler à la chaîne. L'oeuvre, par contre, dure, et c'est à ce titre qu'elle constitue un monde humain. Nous devenons véritablement humains, dit Arendt, parce que nous transformons le monde et nous y laissons notre "empreinte" : bâtiments, avions, pylônes électriques, tableaux, films... Par nos oeuvres, nous créons le monde, nous faisons de la nature une culture. L'animal laborans se fait homo faber, artisan. Il laisse une trace de lui à travers l'objet qu'il a fabriqué. L'oeuvre n'est pourtant pas sans danger, elle non plus. Pour un fabricant, en effet, le seul critère est l'utilité ou la valeur marchande : s'il est rentable de raser une forêt pour utiliser le bois, on détruit la forêt ; s'il est économiquement plus intéressant d'en faire un parc naturel pour visiteurs, on la laisse en place. Même l'art est devenu un immense marché : on investit dans Van Gogh comme dans une entreprise chimique.

Hannah Arendt distingue une troisième sphère : l'action. Seule celle-ci libère vraiment l'humain. Agir, c'est prendre une initiative, autrement dit faire naître un commencement. Par la parole et l'action, l'acteur se découvre sujet libre, et ouvre une relation avec d'autres sujets humains. En parlant et en agissant, on montre aux autres qui on est. En même temps, on invite les autres à agir et à parler eux aussi. On déploie un espace public. Pour Arendt, le travail est du domaine privé : on peut vivre en autarcie, en produisant tout ce qui est nécessaire à la subsistance. A la limite, l'oeuvre elle-même peut être privée : un ermite peut se bâtir une cabane sans que personne d'autre que lui ne la voie. Mais l'action est nécessairement publique, car elle est une parole ou un geste adressé par quelqu'un à quelqu'un. C'est pourquoi l'action est politique. Le politique, c'est la mise en commun des paroles et des actes en vue de créer et recréer sans fin un espace où chacun est appelé à être sujet, libre et responsable de l'humanité.

Savoir Plus

Hannah Arendt, "Condition de l'homme moderne", Calmann-Lévy (Pocket Agora n°24), 1983. Un ouvrage, très lisible, qui a fait date.

Sylvie Courtine-Denamy, "Hannah Arendt", Hachette (Pluriel référence n°886), 1998. Une introduction par une spécialiste d'Arendt et du judaïsme.

Mardi prochain : Simone de Beauvoir.

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