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L'existence au féminin
Luc de Brabandere et Stanislas Deprez
Mis en ligne le 10/06/2008
Simone de Beauvoir naît à Paris, le 9 janvier 1908. A l'adolescence, elle rejette le catholicisme de ses parents. Elle s'inscrit en philosophie à la Sorbonne, où elle rencontre Jean-Paul Sartre. Ils passeront leur vie l'un avec l'autre, tout en gardant chacun leur liberté. Lorsque paraît son roman "L'Invitée", en 1943, de Beauvoir arrête l'enseignement de la philosophie et se consacre à l'écriture. En 1949, Simone de Beauvoir publie "Le Deuxième sexe", qui connaît un immense succès dès sa sortie. Cinq ans plus tard, elle obtient le prix Goncourt pour "Les Mandarins". Elle entreprend de multiples voyages aux Etats-Unis, en Chine, à Cuba, au Brésil, en URSS. Elle fonde "Les Temps modernes", avec Maurice Merleau-Ponty, Raymond Aron, Michel Leiris, Boris Vian et Sartre bien sûr. Après la mort de ce dernier, en 1980, la santé de Simone de Beauvoir décline, en raison de la perte de son amour et de l'excès d'alcool, de tabac et d'amphétamines. Décédée le 14 avril 1986, elle est enterrée au cimetière du Montparnasse à Paris, aux côtés de Sartre.
En philosophie, Simone de Beauvoir défend l'existentialisme dont Sartre a fait la théorie notamment dans "L'Etre et le Néant". Pour ce courant de pensée, l'humain se distingue fondamentalement des choses en ce qu'il possède la conscience et la liberté. Les choses sont telles quelles, en soi, mais elles s'ignorent. L'humain, par contre, sait qu'il vit, il est un pour-soi. C'est-à-dire qu'il existe (ek-sistere signifie "sortir de"), il échappe sans cesse à toute définition qu'on pourrait donner de lui. Certes, nous ne choisissons pas totalement d'être ce que nous sommes - notre famille de naissance, notre visage... -, nous sommes situés dans l'existence par des conditions que nous ne maîtrisons pas. Néanmoins, cette situation ne dit pas tout de nous. Nous sommes projetés dans la vie, c'est-à-dire que nous sommes un pro-jet (jeté vers l'avant). Nous avons à nous inventer sans cesse, à partir de ce qui nous est donné. Ce qui, métaphysiquement dit, revient à soutenir que l'existence précède l'essence. Contre Leibniz et toute une philosophie qui voient l'homme d'abord comme une essence, Sartre et ses disciples proclament que nous nous définissons à travers nos actions. L'existentialisme ne méconnaît pas les contraintes qui limitent tous les humains, mais il affirme que la liberté se conquiert à travers tous les déterminismes. Du reste, on ne peut faire autrement : Nous sommes condamnés à être libres, selon le mot fameux de Sartre. Vivre implique de faire des choix et d'assumer ses actes. Chaque humain est ce qu'il a décidé d'être.
Simone de Beauvoir applique cette analyse existentialiste à la condition féminine. Très logiquement, elle déclare qu'on ne naît pas femme, on le devient. Son propos, naturellement, n'est pas de nier la réalité sexuée des hommes et des femmes. Il est de contester la place de la femme dans la société, au nom de la biologie. Parce que la femme enfante, elle serait moins intelligente que l'homme, elle devrait rester à la maison pendant que son mari travaille, elle devrait se soumettre à son époux comme à un maître, le droit de vote lui serait interdit... Bref, elle serait le "Deuxième sexe", celui qui vaut moins que l'autre et ne peut intervenir qu'en second. Simone de Beauvoir montre ainsi comment la société, au nom d'une prétendue "nature féminine", asservit les femmes.
La philosophe ne se contente pas de dresser ce constat, elle indique aussi la solution : que les femmes prennent conscience du caractère construit de leur rôle social et qu'elles réclament l'égalité. Concrètement, elles doivent travailler pour subvenir elles-mêmes à leurs besoins et ne plus dépendre de leurs maris. Simone de Beauvoir considère d'ailleurs le mariage comme une institution d'oppression de la femme, pas très différente de la prostitution puisque l'épouse est tenue d'octroyer ses faveurs à celui qui lui paie sa nourriture et son logement. De Beauvoir défend aussi l'avortement - considéré en 1949 comme un homicide - pour les mêmes raisons : la femme, pour être maîtresse d'elle-même, doit pouvoir choisir d'avoir des enfants ou pas.
Simone de Beauvoir, "Le Deuxième sexe", Gallimard (Folio essais n°37 et 38), 1986.
Jacques Deguy, "Simone de Beauvoir", Gallimard (Découvertes n°522), 2008. Une biographie dans la belle collection Découvertes.
Mardi prochain : John Rawls.
Si Le Deuxième sexe fit scandale au moment de sa sortie, il fit de Simone de Beauvoir l'une des figures de proue du féminisme. Du reste, la philosophe fut aussi une militante, qui a notamment poussé à la légalisation de l'interruption volontaire de grossesse. Et si certaines de ses thèses paraissent aujourd'hui désuètes, le combat pour une réelle égalité entre hommes et femmes reste d'actualité. Simone de Beauvoir n'a pas fini de nous inspirer.
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