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Face-à-face
Le vote irlandais : un "non" de dignité
COLLECTIF
Mis en ligne le 18/06/2008
Le vendredi 13 juin 2008, la majorité des Irlandais (près de 54 pc) qui se sont déplacés pour faire entendre leur voix par referendum ont rejeté le Traité de Lisbonne. Ce vendredi 13 a été un jour de bonheur pour les démocrates européens. Par leur vote, ces Irlandais ont rendu la voix aux 26 autres peuples à qui l'ensemble des classes politiques au pouvoir dans les pays de l'Union européenne ne comptent pas donner la possibilité de s'exprimer démocratiquement. Ces Irlandais du "non" ont redonné ainsi un sens profond à la notion de suffrage universel qui est de plus en plus bafouée par les élites politiques.
Deux axes politiques majeurs ont structuré les arguments des 14 organisations progressistes irlandaises qui ont fait la campagne pour un "non de gauche" (regroupées sur le site www.voteno.ie). Tout d'abord, il est exclu de voter pour un texte dont de facto la nature est constitutionnelle alors que le contenu est rédigé de façon à être très difficilement compréhensible, même pour des experts diplomates et des juristes pourtant accoutumés aux formules alambiquées et aux renvois en chaîne entre une multitude d'articles. Si le contrat d'association démocratique entre les peuples et les pouvoirs politiques n'exprime pas clairement les droits et devoirs réciproques et ne fournit pas une vision claire de la répartition des compétences et des pouvoirs entre les différents niveaux et institutions du pouvoir, refuser un tel texte relève du plus élémentaire réflexe démocratique.
La Belgique, pays pourtant institutionnellement complexe, possède une Constitution qui n'excède pas 39 pages (et 198 articles), assemblées en un texte unique et lisible (la Constitution française fait, elle, 28 pages). Ledit traité de Lisbonne (composé en fait de deux traités) en possède 390. Car sa compréhension ne peut être complète si l'on s'en tient à la seule lecture des 413 articles qui composent les deux textes : non seulement il faut y intégrer 65 déclarations annexées à l'acte final, 37 protocoles et deux annexes mais en outre, une connaissance d'autres textes, extérieurs à cet ensemble, est nécessaire pour tenter d'avoir une perception de ce qu'est ce pouvoir européen qui nous gouverne (perception qui restera approximative tant l'écriture de ces documents joue sur l'imprécision et le jargon technique). Ainsi, des documents tels que la Charte des droits fondamentaux et les indispensables "explications" d'interprétation du Praesidium de la Convention ou les deux Pactes de 1997 sont essentiels pour savoir dans quelle pièce l'on veut nous faire jouer.
Rendre le pacte politique qui est au fondement de la légitimité de l'exercice du pouvoir incompréhensible revient à vider de sa substance le suffrage universel et à revenir à un pouvoir qui se nourrit de l'arbitraire. Ceci exprime un profond mépris pour les peuples de la part de classes politiques qui se vivent de plus en plus comme des élites, comme une nouvelle aristocratie. Dès lors, il ne faut pas s'étonner que lorsque les peuples disposent encore du droit à l'expression démocratique, ils expriment leur mécontentement profond.
Le deuxième axe majeur de la campagne fut axé sur la condamnation d'une militarisation larvée de l'Union européenne, par-dessus la tête des peuples. Militarisation qui s'accompagne d'une attitude de plus en plus servile face à la puissance militaire américaine. Ces Irlandais n'ont guère apprécié que leur gouvernement se proclame "neutre" par rapport à l'intervention américaine en Irak tout en offrant sans cesse l'espace aérien et le sol irlandais à la circulation d'avions américains transportant troupes, matériels militaires et prisonniers (dont de nombreux témoignages semblent indiqués qu'ils subissent des tortures).
Un des réflexes antidémocratiques des dirigeants de l'UE, qui semble gagner du terrain, est de décider par anticipation. Ainsi ceux-ci étaient tellement certains que le projet de traité constitutionnel de 2004 allait être adopté rapidement que par anticipation, ils ont créé et installé, par décision du Conseil de juillet 2004, l'Agence européenne de défense. Les "non" français et hollandais en 2005 ont invalidé le projet constitutionnel de 2004, mais l'on s'est bien gardé de dissoudre cette nouvelle Agence dont l'objectif explicite est de stimuler un marché européen de l'armement. Depuis 2004 dès lors, ce marché est développé par l'intermédiaire d'une Agence dont la légitimité est plus que douteuse. Qui contrôle démocratiquement ce qui s'y fait ?
Réagissant au "non" irlandais, le président de la Commission européenne Barroso, mais aussi le Premier ministre belge, ont déjà fait savoir que l'on trouverait les moyens d'appliquer quand même le contenu du Traité de Lisbonne. Aussi par anticipation ? Visiblement, il semble que cela ne vaille même plus la peine d'attendre la fin des ratifications parlementaires et du délai de transposition. L'image ainsi communiquée aux peuples revient à leur dire que, quoi qu'ils fassent, ce qui est déjà décidé, sans eux, le restera. Notons que la Stratégie européenne pour l'emploi intégrée dans le traité d'Amsterdam de juin 1997 fut déjà considérée comme directement applicable par les dirigeants européens à l'issue du sommet de Luxembourg de novembre 1997, sans attendre les ratifications parlementaires.
Par ailleurs, la campagne irlandaise pour un "non" de gauche a bien entendu aussi dénoncé une Union européenne qui déstabilise de plus en plus l'ensemble du droit du travail; les arrêts récents de la Cour de justice (Laval, Viking, Rüffert) et la position commune du Conseil des ministres des affaires sociales du mardi 10 juin sur le contenu de la directive révisée "Aménagement du temps de travail" sont de véritables actes de mépris et d'agression contre l'ensemble du monde du travail et ses organisations syndicales. Déstabilisation de la force de la convention collective et du droit de grève, non-rémunération des temps de garde "inactive", possibilité d'extension de la durée hebdomadaire du travail à 60 heures par "volonté" du travailleur (ou 65 h en y incluant la garde inactive désormais non rémunérée), etc. Et les dirigeants européens osent encore se demander pourquoi les peuples se rebiffent !
A l'heure où les élites de la gouvernance européenne cherchent à constitutionnaliser l'économie de marché et les politiques libérales qui lui font escorte (et par là à rendre illégales, donc impossibles, toute économie et toute politique alternatives), il faut saluer à sa juste valeur l'acte de liberté posé, pour nous tous, par la majorité votante des Irlandais.
Savoir Plus
Les signataires : Georges DEBUNNE, ancien secrétaire général de la FGTB ; Pascal DURAND, directeur de l'abécédaire critique "Les Nouveaux Mots du Pouvoir" (Aden) ; Jean-Claude DEROUBAIX, socio-linguiste ; Anne DUFRESNE, sociologue (ULB) ; Corinne GOBIN, politologue (ULB) ; Sophie HEINE, politologue (ULB) ; Laurent PIRNAY, (CGSP) ; Francis WEGIMONT, secrétaire général de la CGSP.
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