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Fiche Philo
On ne rit pas de la science !
Luc de Brabandere et Stanislas Deprez
Mis en ligne le 24/06/2008
Fille de l'historien Jean Stengers, Isabelle Stengers naît en 1949. Elle étudie la chimie et la philosophie à l'Université libre de Bruxelles. En 1979, elle écrit avec le prix Nobel de chimie Ilya Prigogine "La Nouvelle alliance", une remise en cause de la science classique et un plaidoyer en faveur d'un nouveau naturalisme. Neuf ans plus tard, les auteurs récidivent avec un autre livre : "Entre le temps et l'éternité". Isabelle Stengers collabore ensuite avec Léon Chertok, spécialiste de l'hypnose. Plus tard, elle entreprend, avec l'ethnopsychanalyste Tobie Nathan, de réfléchir aux rapports entre la médecine et la sorcellerie. Ce qui l'intéresse, c'est de penser hors de sentiers battus, d'interroger les marges de la science, de bousculer les fausses évidences. Un intérêt théorique doublé d'une préoccupation pratique : à la suite de Paul Feyerabend et de la sociologie des sciences de Bruno Latour, Stengers critique la prétention des sciences à se poser en seul discours valable. Ce qui la conduit à s'impliquer dans des débats citoyens, comme la drogue et les OGM.
"L'Invention des sciences modernes", publié en 1993, montre bien l'enjeu de la démarche d'Isabelle Stengers. Les sciences exactes, constate la philosophe, prétendent à un statut différent des autres productions culturelles. L'art, la religion et même la philosophie expriment les sentiments des hommes par rapport à leur monde. La science, elle, décrit l'univers tel qu'il est, objectivement. La science découvre le vrai, tandis que les autres disciplines restent engluées dans le probable. Et le vrai est toujours neutre, il vaut pour tout le monde, quelles que soient les opinions politiques ou les croyances des savants.
Telle est du moins la position commune des scientifiques. D'où leur malaise lorsque des sociologues viennent étudier leurs pratiques de laboratoires, leurs rencontres lors de colloques ou la manière dont ils écrivent leurs articles. Car ces sociologues montrent que si les savants trouvent effectivement des vérités, celles-ci ne sont jamais culturellement neutres. Ainsi, on ne peut pas dissocier les recherches en physique théorique d'applications pratiques comme les missiles nucléaires, les fours à micro-ondes, les centrales nucléaires ou autres GPS. Et si déchiffrer le génome humain est une formidable avancée pour la biologie et la médecine, c'en est une aussi pour les compagnies d'assurances : quand on saura quelles maladies une personne sera génétiquement susceptible de développer, on aura un critère sûr pour lui octroyer, ou non, une assurance-vie ou une couverture soins de santé. Même les recherches en mathématique pure ont un impact pratique, fut-ce celui des budgets qu'on leur consacre.
Ce constat une fois dressé, que faire ? Faut-il garder la position de surplomb des sociologues et mettre les travaux des scientifiques sur le même plan que toutes les autres productions culturelles ? Autrement dit, faut-il adopter le ton ironique de celui à qui on ne la fait pas, de celui qui sait mieux que les scientifiques ce qu'ils fabriquent en réalité ? Non, répond Stengers. L'ironie du sociologue méprise la recherche du vrai qui est pourtant, quand même, un des moteurs de la recherche scientifique. Du reste, l'enjeu n'est pas sociologique mais politique. Il s'agit de voir ce que l'on peut faire avec les résultats des scientifiques. Et cela concerne tous les citoyens : pas besoin d'être physicien pour avoir son mot à dire sur l'installation d'une centrale nucléaire, ni médecin pour se forger une opinion sur l'euthanasie. Isabelle Stengers souhaite que l'ironie - où quelqu'un rit de quelqu'un d'autre - fasse place à l'humour, où on rit avec l'autre. Les scientifiques doivent évidemment garder le contrôle de leurs recherches. Mais ils ont à intéresser (inter-esse, "être entre") les citoyens à ce qu'ils font. L'humour et l'intéressement permettent de multiplier les points de vue et les discours sur ce que produit la science. Ils nous invitent tous, chercheurs et citoyens, à passer d'une technocratie à une démocratie du savoir.
Savoir Plus
Isabelle Stengers, "L'Invention des sciences modernes", Flammarion (Champs n° 308), 1995. Plaidoyer pour une politique démocratique de la science.
Isabelle Stengers, "Science et pouvoirs. La démocratie face à la technoscience", La Découverte (Poche essais n° 135), 2002. Lisible par tous.
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